NéO#14: Cherchez la femme! Que nous racontent 30 000 ans de statuettes féminines?

le 24/05/2021

Le Néolithique du Croissant fertile a vu naître la sédentarisation et l’agriculture et, beaucoup plus tardivement qu’en Asie, la céramique (chronique#13). La maîtrise de cette technique a permis l’apparition puis la multiplication d’objets du quotidien (vaisselle, poterie), mais aussi de figurines féminines retrouvées par centaines dans les ruines des maisons des proto-villages ainsi que dans les sépultures. La morphologie des femmes représentées ou fantasmées sur ces figurines va rapidement évoluer pour adopter des stéréotypes (cultures) dont certains seront transmis de génération en génération jusqu’à l’avènement des monothéismes et de la dictature du dieu unique tout puissant et forcément masculin.

Les plus anciennes représentations de femmes sous la forme de statuettes remontent au Paléolithique. Elles ont été retrouvées principalement dans le nord de l’Eurasie, entre -35 000 et -12 000, des Pyrénées aux plaines sibériennes du lac Baïkal. Ces figurines, appelées «Vénus impudique» par Paul Hurault de Vibraye, qui découvrit la première sur notre territoire (1863), représentent des corps de femmes nues dont les attributs sexuels ne sont clairement pas cachés voire plutôt franchement amplifiés et exhibés. Ces Vénus ont beaucoup intrigué et intriguent toujours. Ce sont les seules ou les très rares représentations humaines réalisées au Paléolithique supérieur. Même si à la même époque des artistes virtuoses ont couvert les grottes du sud de la France et d’Espagne de dessins magnifiques et réalistes captant sur le vif les espèces animales qui les fascinaient, les représentations humaines se comptent sur les doigts de quelques mains, restent très stylisées et leur interprétation a stimulé l’imagination des spécialistes et encore plus celles des néophytes (voir l’intrigante «scène du puits» de Lascaux). Les vénus sont elles-mêmes assez stéréotypées, à part la dame de Brassempouy (chronique#9), elles sont dépourvues de visage qui parfois semble être recouvert d’un tissu ou d’une coiffe.

La caractéristique la plus frappante de ces Vénus paléolithiques est leurs formes. La majorité des figurines représentent des femmes enveloppées, pour ne pas dire obèses. La signification de cette surreprésentation de femmes aux formes généreuses a été très discutée. Seraient-elles le fruit de fantasmes sexuels ou d’un idéal de beauté de leurs créateurs ou créatrices ? Représenteraient-elles une déesse mère, de l’abondance ou de la fertilité commune à toutes ces peuplades paléolithiques pourtant si éloignées les unes des autres? Il sera difficile d’obtenir une réponse à la première question et les analyses morphologiques que je ne vais pas détailler ici indiquent qu’elles ne représentent pas majoritairement des femmes enceintes. Il est cependant possible que ces figurines correspondent à un symbole de fertilité. En effet, une certaine quantité (raisonnable) de tissus adipeux est indispensable pour une fécondité optimale. Peut-être que ce lien avait été remarqué très tôt par nos ancêtres du Paléolithique et symbolisé par ces figurines… quoi qu’il en soit, la paléoanthropologie montre que de tous temps, les humains ont été à la recherche de graisses dans leur nourriture, source d’une énergie indispensable notamment pour leur cerveau de plus en plus volumineux.

Le principe de parcimonie est une démarche importante en sciences, l’hypothèse la plus simple étant à privilégier face aux plus complexes. On peut donc se demander si ces représentations n’étaient pas tout bêtement réalistes, tout comme les bestiaires de l’art pariétal de la même époque. Des travaux récents semblent faire pencher la balance pour cette dernière hypothèse. L’époque à laquelle ces figurines ont été réalisées correspond à la dernière période glaciaire (fin vers -12 000 av JC) pendant laquelle une grande partie de l’Europe du nord était recouverte de glaciers. Il se trouve que la plupart de ces figurines aux formes généreuses a été retrouvée le long d’une zone tampon à la limite de ces glaciers. Cette analyse suggère donc une explication moins érotique/mystique mais plus réaliste de la représentation du corps de ces femmes. L’accumulation de graisses est un mécanisme bien connu pour lutter contre le froid et aurait peut-être permis à ces individus du Paléolithique d’entrer en pseudo-hibernation, comme une (seule) étude l’a récemment proposé pour l’ancêtre de Neandertal.

Les figurines féminines réapparaissent au Néolithique, dans la région du Croissant fertile, bien loin des glaciers en plein recul. On ne peut pas savoir si cette production a un lien avec celle du Paléolithique eurasien ou si elle correspond à une tradition culturelle partagée à toutes les populations humaines mais n’ayant pas forcément laissé de traces archéologiques à cause de la nature des matériaux utilisés pour les sculpter (bois ou autre support périssable). Des figurines d’argile représentant différents animaux (aurochs) et des corps féminins ont été retrouvées dès le Natoufien, mais il faut attendre le Néolithique céramique pour voir leur nombre augmenter. Elles ont été retrouvées par centaines dans toute cette région, mieux conservées car en céramique ou en pierre, ou parce que leur production augmente aux dépens des figurines animales. Ces figurines vont permettre, comme les céramiques, de distinguer des cultures différentes au sein du Néolithique de cette région et, plus largement, d’une vaste zone allant de l’Égypte à l’Asie centrale. Elles vont adopter des formes différentes en gardant certains traits communs qui seront conservés sur plusieurs millénaires.

Les figurines retrouvées sur le site de Çatal Höyük (-7 500/-4 500), qui a livré également l’ancêtre de Cybèle (chronique#1), ont l’air emblématiques du Néolithique du sud de l’Anatolie, des statuettes au style similaire ont aussi été retrouvées sur le site d’Hacilar (même période). Les femmes représentées sont plutôt opulentes, comme les Vénus paléolithiques, nues, en position debout ou assise. Une autre production importante correspond à la culture de Halaf (-6 000/-5 500) emblématique de la fin du Néolithique du nord de la Syrie. Les femmes y sont moins rondes et sont représentées en position assise. Elles sont décorées de lignes sur tout le corps, tout comme celles d’Hacilar, suggérant que les femmes, les vraies, en tout cas certaines, auraient été tatouées. La différence principale avec leurs voisines d’Anatolie est leur stylisation importante, leur visage n’étant que très grossièrement esquissé. Ce qui frappe le plus est que les femmes représentées adoptent la plupart du temps une posture identique et singulière, leurs mains/bras sont positionnés sous la poitrine et relèvent leurs seins, volumineux et protubérants, reflet d’une symbolique identique.

Des figurines féminines reprenant la même posture vont être retrouvées dans tout le Croissant fertile et en Asie centrale sur des millénaires, du Néolithique à l’âge du fer. Sans traces écrites de ces cultures, il est difficile de savoir quelle était la symbolique associée à ces figurines à la poitrine si fièrement mise en avant. L’hypothèse la plus courante, popularisée par Marija Gimbutas, et controversée, est celle d’un culte ayant à voir avec la fertilité ou la maternité. Un de ces cultes est cité dans la Bible hébraïque parmi les idoles à détruire. Il s’agirait de celui de la déesse de la fertilité Ashérah, largement partagé en Mésopotamie et au Levant. A Ougarit (Syrie orientale) elle est l’épouse du dieu El à qui elle donnera 70 enfants. Son culte sera très présent y compris parmi les Hébreux (Yisra’él), du temps où ils adoraient plusieurs dieux (et des déesses). De nombreuses statuettes ont été retrouvées en Judée (royaume de Juda), les plus récentes date de 700 ans avant la naissance de Jésus. Les femmes représentées sur ces figurines adoptent la même posture que celles de Halaf ou d’Hacilar, modelées près de 6 000 ans plus tôt, leurs mains remontant fièrement leur poitrine volumineuse. Ce culte d’Ashérah suivi et entretenu par les femmes du royaume de Juda fut sévèrement combattu par les religieux tenant de la nouvelle orthodoxie du dieu unique et masculin, jusqu’à le faire disparaître, en gommant les anciennes croyances qui, semble-t-il, faisaient de cette déesse exhibant fièrement sa poitrine la compagne de YHWH.

Le Néolithique, comme la fin du Paléolithique, est donc en partie caractérisé par ses représentations féminines qui semblaient jouer un rôle central dans l’univers quotidien des hommes et des femmes de cette époque. Ces représentations et l’importance des femmes, peut-être le symbole d’un attachement à la mère nature généreuse, vont progressivement disparaître au profit des représentations masculines et guerrières des âges métalliques, et avec elles disparaitront aussi les sociétés égalitaires du début du Néolithique au profit de royaumes urbanisés et fortement inégalitaires, captant la plupart des ressources avec l’aide des représentants des religions officielles. Que nous reste-t-il de ces figurines féminines et de leur message ? Certains ont vu dans le culte aux Vierges noires, très prisé pendant le moyen-âge européen, une résurgence de ces cultes païens, les fidèles leur adressant entre-autres des prières en espoir de fertilité et d’abondance.  Ne peut-on pas voir dans les poupées de nos enfants une réminiscence de ces figurines d’argile?… Des baigneurs poupons en guise de déesses anatoliennes et Barbie et Ken, le fameux couple de plastique, en ersatz d’Ashérah et YHWH ?

La vénus de de Hohle Fels (-35 000), figurines de Çatal Höyük (-6 000), de Hacilar (-6 000), Halaf (-6 000), de Juda (Déesse Ashérah, -700).