NéO#9: Miroir, mon beau miroir…

le 27/11/2020

Nous vivons dans une époque saturée d’auto-prises de vues de Narcisse high-techs qui, contrairement à celui de l’Antiquité, n’ont plus à rester des jours durant au-dessus de leur reflet au bord de l’eau pour pouvoir admirer leur moi. Cette activité d’égo-portraitiste est devenue si cruciale pour certain(e)s qu’on a même inventé des perches permettant de bien se prendre soi-même, bien au centre, au premier plan, bouchant la vue aux décors de vacances qu’ils sont censés vouloir garder en souvenir… les musées doivent aussi s’adapter, comme le Louvre pour la Joconde, organisant une file en serpentin pour permettre à ses soi-disant admirateurs de s’immortaliser devant la célèbre Madone, pour pouvoir afficher un « moi j’y étais » sur leur réseau social préféré, quitte à en rendre l’accès aux autres visiteurs impossible et à les empêcher d’admirer sereinement les autres œuvres grandioses de cette salle.

Les portraits en pierre ou en peinture ont été longtemps réservés aux divinités et aux puissants (rois, pharaons, empereurs), puis aux bourgeois et enfin aux artistes inventant les premiers selfies, avant de se démocratiser à cause de (ou grâce à) la photographie et surtout de nos smartphones.

La représentation des visages humains n’a pourtant pas été une évidence et a mis du temps à s’imposer. Les artistes du Paléolithique, maîtres de l’art rupestre, ont peint des chefs-d’œuvre sur les parois des grottes qu’ils avaient choisies pour s’exprimer, utilisant le relief pour donner vie et volume à la faune qu’ils y représentaient. Leurs œuvres sur les parois de Lascaux, Cosquer, Chauvet et ailleurs dans le monde sont d’une maîtrise technique impressionnante. Ils utilisaient même des pinceaux… Tous les animaux, gibiers et prédateurs y sont représentés de façon réaliste et vivante. De façon surprenante, sur toute cette période couvrant plusieurs millénaires (-40 000 à -10 000 av JC), ces artistes n’ont pas, ou très peu, représenté de visage humain; des mains en négatifs, quelques silhouettes féminines aux formes généreuses (déjà! Chroniques #1, 13), des sexes masculins et féminins (chronique#2.10), mais pas de portrait. A la même époque on trouve un peu partout de nombreuses statuettes féminines, les Vénus paléolithiques, très souvent aux formes généreuses (encore!), dont le visage n’est jamais représenté en détail sauf rares exceptions, comme la célèbre Dame de Brassempouy que d’ailleurs j’avais eu en pendentif dans un des albums de Rahan (n°23). Déjà fasciné par les âges farouches…

Là encore, mais vous devez vous y attendre, c’est au Néolithique que tout change. On assiste entre -10 000 et -8 000 ans avant JC, chez les successeurs des Natoufiens au Levant, à un changement radical au cours duquel une place importante est faite à la représentation du visage humain. Plusieurs supports ont été utilisés, preuve d’un foisonnement soudain. La plus impressionnante est la pratique funéraire du surmodelage des crânes qui, aux périodes les plus récentes du Néolithique, sont d’un très grand réalisme, d’autant qu’ils étaient peints et qu’une chevelure était certainement reconstituée. Cette pratique était sans doute liée à des rites spécifiques, les crânes de certains défunts étaient prélevés pour être entreposés dans les maisons ou dans des bâtiments communautaires, sûrement utilisés au cours de cérémonies dédiées au culte des ancêtres. On peut aussi imaginer qu’elle était juste liée à un désir de se souvenir de la personne décédée mais personne ne saura jamais si ces représentations leur étaient fidèles. Des masques taillés dans la pierre ont aussi été retrouvés. Des visages sont également présents sur de nombreuses figurines et sur les premières statues, comme celle de l’homme d’Urfa (-9 000 av JC) ou celles retrouvées à Ain Ghazal (-7 000 av JC), impressionnantes avec leurs longs cous et leurs yeux toujours aussi expressifs et troublants. Cette autre révolution du Néolithique témoigne d’un changement profond chez les hommes et les femmes de cette époque qui les a poussés à prendre le contrôle de la nature et à prendre conscience de leur rôle particulier, unique (central?), au sein du monde vivant. Le surmodelage des crânes, encore présent à Çatal Höyük, et la tradition des masques semblent se perdre dans cette région du monde mais est retrouvée dans d’autres cultures comme en Océanie. La représentation des visages humains sera quant à elle fixée définitivement.

Une autre preuve de la fascination pour le visage, en tout cas pour le sien, est l’invention du miroir, objet tellement important qu’on en a retrouvé un dans une sépulture à Çatal Höyük, tout proche du visage du ou de la défunte. Ces premiers miroirs de l’histoire de l’humanité étaient faits d’obsidienne, une roche volcanique sombre ressemblant à du verre et dont le transport sur des centaines de kilomètres a marqué les échanges entre les différentes parties du Croissant fertile et du Levant puis à travers tout le pourtour méditerranéen. Çatal Höyük  proche d’un volcan, semble avoir joué un rôle important dans ces échanges. De façon inattendue, au cours de mes recherches, je me suis rendu compte que les miroirs en obsidienne étaient prisés des amateurs de voyances et d’ésotérisme, considérés comme une porte entre le monde réel et le royaume des esprits. Le miroir noir divinatoire semble être un best-seller sur les sites spécialisés! Je n’ai pas réussi à savoir si cette tradition remontait aussi au Néolithique…

En haut, de gauche à droite: Vénus de Willendorf, Dame de Brassempouy, masque de pierre du Levant, statues de Ain Ghazal. En bas: crânes surmodelés de Judée, miroir d’obsidienne (Çatal Höyük). Sources des images sont citées dans le texte.