le 24/11/2020, modifiée le 15/08/2024.
Il a dû falloir beaucoup d’efforts aux apprentis éleveurs pour domestiquer les différents animaux qui constituèrent leur bétail, apprendre à gérer leur reproduction, éviter la consanguinité, s’adapter à leurs pathogènes (chronique#12), etc… Ils ont bien sûr utilisé leurs bêtes pour leur viande, mais les premiers agriculteurs/éleveurs continuèrent à chasser des animaux sauvages, peut-être pour économiser leur bétail ou juste pour le plaisir, en fin de semaine, comme les excités de la gâchette de nos campagnes et forêts actuelles. Outre leur viande, l’analyse des contenus de poteries retrouvées sur différents sites néolithiques atteste qu’elles ont contenu du lait. Les plus anciennes traces archéologiques remontent à -7 000 av JC, du nord de l’Anatolie au sud-est de l’Europe (Bulgarie, cartes#1, 2), ce qui indique que la consommation de produits laitiers était courante dès le début de la grande migration des fermiers Anatoliens vers l’ouest de l’Europe. Des études récentes ont cependant indiqué que la consommation de produits laitiers ne s’y est vraiment répandue qu’avec l’arrivée des Yamnayas (chroniques #4, #15).
Chez la plupart des mammifères et dans de nombreuses populations humaines, même actuelles, le lait est difficilement digéré par les individus adultes. Cette intolérance est due à la perte d’expression de la lactase, enzyme qui permet au cours de la digestion de métaboliser le lactose en glucose et galactose. L’absence de lactase provoque donc divers désagréments digestifs en cas de consommation de lait (flatulences, ballonnements, diarrhées, et autres réjouissances). La persistance de la lactase à l’âge adulte est liée à des mutations d’une paire de base dans la région régulatrice du gène qui aboutit à son expression permanente tout au long de la vie et permet donc de maintenir le lait dans l’alimentation quotidienne.
Des mutations permettant l’expression persistante du gène de la lactase ont été sélectionnées positivement plusieurs fois au cours de l’évolution humaine récente, de façon indépendante, montrant l’énorme intérêt sélectif qu’apporte la capacité d’utiliser cette ressource alimentaire dans une société ayant franchi l’étape de la domestication du bétail. Une de ces mutations est apparue il y a 7 000 ans chez un(e) habitant(e) d’un village néolithique d’Europe centrale et s’est répandue pour atteindre de nos jours une prévalence de près de 100% dans certaines régions du nord de l’Europe (carte#4). Dans ces dernières, elle aurait pu également favoriser un apport en vitamine D contenue dans le lait, un supplément indispensable pour contrecarrer le faible ensoleillement sous ces latitudes (voir aussi PS). On doit donc doublement aux paysans du Néolithique, et aux Yamanayas, la domestication des espèces qui fournissent le lait et la capacité de le digérer plus facilement.
Mais si cette mutation est apparue tardivement parmi les populations ayant déjà rejoint l’Europe centrale, on peut se demander si les premiers éleveurs consommaient vraiment le lait de leur bétail. Il semblerait qu’ils faisaient déjà des yaourts, voir même des fromages, moins riches en lactose, qu’ils pouvaient donc digérer plus facilement… ou alors les flatulences ne les gênaient pas! De façon inattendue, certaines études récentes indiquent que le lait et/ou des produits laitiers ont aussi servi dès cette époque à nourrir les enfants en bas âge. Cette pratique n’était pas sans risque quand on connaît les dangers potentiels de la consommation de lait non pasteurisé et les carences associées au lait animal qui n’a pas la même composition que le lait maternel.
Quoi qu’il ait pu en coûter aux premiers nourrissons testeurs de ce nouveau régime, le lait animal, sans doute complémenté en céréales, a pu offrir la possibilité de sevrer les enfants plus tôt et donc de raccourcir le temps entre deux grossesses. L’invention du biberon et du Blédilait version Néolithique a certainement participé au boom démographique de ces populations, connu sous le nom de transition démographique néolithique, leur permettant de poursuivre leur conquête territoriale vers l’ouest. Les fouilles réalisées dans certains villages néolithiques d’Europe centrale ont mis à jour des céramiques qui semblent correspondre aux premiers biberons de l’histoire dont les plus récents, en forme d’animaux et/ou de sein maternel, sont bien différents des tristes biberons actuels! Le côté moins mignon de cette découverte est que c’est le fait d’avoir retrouvé ces récipients dans des sépultures d’enfants qui a permis de vraiment comprendre à quoi ils servaient…

PS: l’étude des plaques dentaires des Yamnayas a montré que ces éleveurs nomades étaient de gros consommateurs de lait dont ils avaient popularisé la consommation en Europe au cours de leur migration vers l’ouest. Le plus étonnant c’est que les Yamnayas n’étaient pas porteurs de variants du gène de la lactase permettant son expression à l’âge adulte. Ils devaient donc consommer du lait (très) fermenté dans lequel la quasi-totalité du lactose est transformé en sucres simples puis en acide lactique par certaines bactéries acidifiant et épaississant le lait le transformant en yaourt.
Il n’est donc pas nécessaire de maintenir l’expression de la lactase pour consommer du lait, en tout cas des produits laitiers fermentés qu’ils soient sous formes de lait ribot ou équivalents, de yaourts ou de fromages. Un article récent suggère néanmoins que la persistance de la lactase aurait apporté un avantage sélectif majeur expliquant son expansion très rapide en Europe du Nord à partir de – 4000 av JC, où elle aurait permis, par la consommation de lait frais, aussi bien de vache, de chèvre que de brebis, une meilleure survie en condition de stress alimentaire ou face aux infections.
« Nous sommes les seuls animaux à consommer du lait à l’âge adulte, nous ne sommes pas « programmés » pour le faire, il ne faut donc plus consommer de produits laitiers à partir d’un certain âge! ». J’ai souvent entendu cet argumentaire parmi les adeptes de certains courants idéologiques, antispécistes et/ou vegans, naturopathes, partisans d’une hypothèse allergisante ou toxique du lait, etc… je ne rentrerai pas dans un débat de fond les opposant au lobby du lait mais certains d’entre nous de part le monde sont bel et bien programmés génétiquement pour boire du lait frais à l’âge adulte et cette capacité, j’oserai dire ce super-pouvoir, leur a apporté, à une certaine époque, un avantage énorme expliquant l’extraordinaire propagation de cette mutation génétique apparue par hasard chez un seul individu il y’a plusieurs milliers d’années.
Milk fueled Bronze Age expansion of ‘eastern cowboys’ into Europe | Science | AAAS

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