PALéO#2.10 : Origine du monde et représentations humaines dans l’art pariétal paléolithique

Le 25/04/2023

L’art pariétal s’est développé sur une période de près de 25.000 ans correspondant au Paléolithique supérieur. Il est communément accepté que seul l’homme moderne se soit adonné à ces activités artistiques même si certains ont suggéré que Neandertal ait pu se lancer dans quelques tentatives, juste avant de disparaître (chronique#2.4). Ces artistes ont réalisé des fresques alliant peintures et/ou gravures dans des grottes qu’ils ont sélectionnées pour leur profondeur, la qualité ou le relief de leur paroi, ou pour bien d’autres raisons qui nous échappent encore. Ils ont aussi réalisé des gravures sur des parois rocheuses extérieures et sur différents objets qu’ils ont façonnés, on parle alors respectivement d’art rupestre et d’art mobilier. La diversité et l’omniprésence de ces œuvres pendant toute cette période, leur beauté et leur intemporalité, ont fasciné leurs premiers découvreurs autant qu’elles les ont perturbés quant à leurs certitudes sur la primitivité de nos ancêtres antédiluviens (chronique#2.9). Elles continuent d’émerveiller et d’intriguer les spécialistes et les non-spécialistes dont je fais partie.

On retrouve des parois décorées et/ou des grottes ornées un peu partout où Moderne s’est aventuré, mais l’art pariétal s’est particulièrement développé dans le nord de l’Espagne et le sud-ouest de la France. Dans ces deux régions, la très grande majorité de ces œuvres représente des animaux. Les grands herbivores constituent la plus grande partie de ce bestiaire avec une grande disparité entre les sites. Ce qui m’a frappé c’est que les espèces les plus représentées ont quasiment toutes disparues de nos paysages, et les hommes qui les ont représentées et leurs descendants n’y sont pas étrangers. Le cheval et le bison y sont les plus nombreux. On y croise également l’aurochs et le renne. Le mammouth laineux en fait également partie mais reste plus rare sauf dans certains sites, comme dans la grotte de Rouffignac (chronique#2.9), ainsi que le rhinocéros, laineux lui aussi, dans celle de Chauvet. Plutôt simples, voire hésitantes et incomplètes dans certains sites, ces représentations peuvent aussi y être saisissantes avec des détails anatomiques précis et les différences de pelage saisonnier, ce qui a suggéré, à tord semble t’il, une certaine progression dans la maitrise des différentes techniques au cours des âges avec comme point culminant Chauvet ou bien Lascaux, une des grottes ornées les plus frappantes, qui fut appelée la chapelle Sixtine de la préhistoire. A partir de la fin de la période glaciaire, comme pour l’évolution récente des arts, ces représentations animalières vont assez brutalement laisser place à des tracés de plus en plus simplifiés et aboutir à une forme d’abstraction caractérisée par des lignes et des formes géométriques qui restent indéchiffrables. Il est difficile d’expliquer ce changement stylistique brutal mais il est sans doute lié aux modifications de la faune sur une grande partie de l’Eurasie et de possibles changements culturels au sein des populations humaines. Les formes géométriques, des lignes et des points, ont toutefois toujours accompagné les représentations animales dans l’art pariétal. Il ne s’agit donc pas d’une innovation tardive mais de l’abandon de l’art figuratif.

Bizarrement, les artistes du Paléolithique supérieur n’ont que peu représenté leurs contemporains. Les études quantitatives montrent que, même si on en retrouve dans de nombreux sites, les formes humaines ne correspondent qu’à quelques pourcents du corpus de l’art pariétal. De plus, même si ces artistes maîtrisaient une palette technique impressionnante qui leur a permis de dessiner fidèlement les animaux qui les entouraient, les représentations humaines sont à la fois imprécises et pour la majorité partielles.

Parmi les rares formes humaines complètes on retrouve des silhouettes fantomatiques ou des êtres hybrides à tête animale (théranthropes), comme l’homme à tête d’oiseau de l’énigmatique scène du puits à Lascaux. On ne retrouve que quelques très rares portraits humains réalistes, tout comme pour les statuettes féminines de la même époque – les Vénus impudiques (chronique#14) – dont les visages ne sont pas détaillés sauf dans le cas de la dame de Brassempouy. Existait-il un tabou sur la représentation des visages comme à l’heure actuelle dans certaines cultures? Même si cela peut paraître invraisemblable à notre époque où le selfie règne en maître (chronique#9), est-ce que représenter ses semblables ne présentait aucun intérêt pour les paléolithiques? Est-ce que les visages humains n’avaient simplement pas leur place dans la symbolique associée à la réalisation de ces œuvres?

Dans la très grande majorité des cas, les représentations humaines correspondent à des portions de corps incluant les célèbres mains en négatif qui peuvent recouvrir des parois entières dans certains sites. Quand il s’agit d’autres parties du corps, que l’on peut objectivement sexuer, et mis à part des sexes masculins, la très grande majorité des représentations humaines correspondent à des femmes tout comme pour les statuettes de cette même période (chronique#14). Ces représentations correspondent soit à des silhouettes plus on moins esquissées et partielles (tronc, fesses et début des jambes), bien loin de la virtuosité des fresques animalières, soit, pour la plupart, à des sexes incluant des pubis et/ou des vulves plus ou moins schématiques de formes triangulaire avec encoche ou ovale et fendue.

La scène découverte dans la forêt de Fontainebleau, au détour d’une étroite galerie d’un de ses célèbres rochers de granit, est une des plus intrigantes de ces représentations de sexe féminin (voir illustration). La presse grand public l’a baptisée « origine du monde du Paléolithique », une référence évidente à la scandaleuse et dorénavant célèbre toile de Gustave Courbet. Cette œuvre peut paraître minimaliste, trois traits, deux obliques soulignant le pubis et une verticale pour la vulve. On pourrait même se demander si elle n’est pas uniquement le fruit de l’esprit libidineux de ses découvreurs – des hommes? – face à de simples lignes d’érosion ou de fracture dans la roche… Les analyses montrent cependant que ces lignes ont bien été intentionnellement modifiées, approfondies, par la main de l’artiste qui s’est également servi du relief naturel de la roche pour suggérer les formes féminines. Comme pour tout l’art pariétal, cette œuvre symbolise sans doute bien d’autres choses qu’une simple représentation érotique. En effet, deux chevaux ont été gravés de part et d’autre de ce sexe impudique. Le cheval est l’animal le plus représenté de l’art pariétal Européen, il n’est donc pas étonnant d’en trouver gravés sur une paroi, mais que viennent-ils faire dans cette scène? Suivant les auteurs, le cheval symboliserait soit le féminin soit le masculin, ce qui ne facilite pas vraiment l’interprétation de leur présence ici… Ont-ils été réalisés par le même artiste et font-ils donc partie d’une même scène dont il resterait à comprendre le sens? Avaient-ils été gravés avant ou y ont-ils été ajoutés quelques dizaines, centaines ou milliers d’années après, par d’autres, sans lien direct? Le plus étonnant est que cette scène s’inscrit dans un ensemble encore plus complexe qui a été découvert par hasard en période de grandes pluies. L’eau peut s’écouler de vasques situées au-dessus pour venir ruisseler le long de la fente vulvaire, entre les deux chevaux. Ces vasques auraient aussi été agrandies intentionnellement pour retenir suffisamment d’eau et permettre son écoulement par les rainures dessinant le pubis. L’écoulement de l’eau est-il à interpréter en rapport au sexe féminin, aux chevaux ou à la scène dans son ensemble ?

Face à cette origine du monde paléolithique, la toile de Courbet n’en paraît que bien plus primaire et crûment réaliste, mais il est vrai qu’elle n’a été exécutée que pour satisfaire les fantasmes de son commanditaire voulant disposer à volonté de la vue du sexe et de la toison de sa maîtresse. Pour les spécialistes, l’art pariétal est complexe et rien n’y serai laissé au hasard. Ses mystères, sa symbolique et ses codes, semblent nous rester inaccessibles. Ils ont fasciné et fascinent encore leurs observateurs qui continuent à se poser mille questions sur l’interprétation des scènes représentées, pour celle-ci ou pour la scène du puits à Lascaux plus que pour d’autres. Mais est-il important d’apporter des réponses à ces questions? N’est-il pas suffisant de se les poser, d’essayer de se rapprocher de la pensée de ces lointains ancêtres…

Dans un livre récent – La caverne originelle – Jean-Loïc Le Quellec, anthropologue spécialiste de l’art rupestre Africain et mythologue, apporte une vision nouvelle sur l’origine possible de l’art pariétal paléolithique. Ses travaux sur l’origine des mythes rendant compte de la création (cosmogonie) le mènent à proposer qu’un mythe originel serait né parmi les premières populations d’hommes modernes en Afrique et qu’il se serait propagé et modifié au cours de leurs migrations à la surface du globe (chronique#11). Dans ce mythe, dit de l’émergence primordiale, les animaux et les humains peuplant la terre auraient initialement vécus sous terre, dans la caverne originelle, d’où ils seraient sortis par une ouverture dans le sol. Pour lui, l’art pariétal du Paléolithique réalisé au fond de grottes difficilement accessibles serait profondément lié à ce mythe ancestral sans en être une illustration directe. L’origine du monde donc, une grotte comme symbole du sexe féminin accouchant des êtres vivants…

Fresque gravée de Fontainebleau. Photo (c) Emilie Lesvignes

https://www.editionsladecouverte.fr/la_caverne_originelle-9782348068874

https://www.lefigaro.fr/culture/quand-neandertal-s-essayait-aux-peintures-rupestres-en-espagne-bien-avant-son-cousin-sapiens-20210808

Lascaux grotte

https://information.tv5monde.com/terriennes/gustave-courbet-200-ans-qui-etait-constance-queniaux-la-femme-de-l-origine-du-monde

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/10/26/une-origine-du-monde-prehistorique-a-fontainebleau_6057410_1650684.html

https://journals.openedition.org/lhomme/46231

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/carbone-14-le-magazine-de-l-archeologie/a-l-origine-etait-la-caverne-9642191