NéO#18: Hache de pierre polie, défricher l’Europe avec une œuvre d’art.

le 04/09/2021

La hache, ou plus précisément la lame de hache en pierre polie, est un des symboles du Néolithique; elle fut même à la base du nom donné au XIXème siècle par John Lubbock à cette période de notre histoire en opposition au Paléolithique, l’âge de la pierre ancienne. D’objet utilitaire, elle finira par devenir, dans l’ouest de l’Europe, un ornement funéraire de prestige avant de tomber en désuétude. Comment expliquer une telle importance pour cet outil? Que représentait-il exactement pour ces populations néolithiques parties à la conquête de ce continent?

Il fut un temps, bien avant Charles Ingalls, où couper du bois était une (pré)occupation très importante, du moins pour une certaine partie de la population. La région du Croissant fertile où est née l’agriculture était une région peu boisée où le blé poussait à l’état sauvage. Ce n’était pas le cas en Europe où débarquèrent d’Anatolie les premiers colons agriculteurs vers 6 500 ans avant notre ère. D’abord installés en Grèce et le long des côtes de la mer Noire de Bulgarie et de Roumanie, ils remontèrent le long du Danube et de ses affluents toujours plus loin vers l’ouest, contournant les Alpes par le nord, pour atteindre le Bassin parisien 1 500 ans plus tard (chronique#4). Sur ces nouveaux territoires, les agriculteurs de la culture dite rubanée ont été confrontés à des paysages très différents de ceux que connaissaient leurs ancêtres, caractérisés par des forêts denses, dont la forêt primaire de Roumanie est le dernier témoin, malheureusement en sursis. Ils réussirent cependant à s’y adapter, ou plutôt à abattre cet obstacle, à y faire pousser leur blé et vivre leur bétail. Ils avancèrent inexorablement, par petits sauts d’une vingtaine de kilomètres, fondant de nouveaux villages toujours plus loin vers l’ouest, suivant des règles et des principes qui nous échappent encore mais qui furent sans doute de tout temps le moteur de notre colonisation inexorable de l’ensemble des surfaces habitables de la planète.

La hache avec sa lame en pierre polie a été un outil indispensable à ces populations pour cette première grande conquête de l’ouest. Elle a permis de défricher des forêts immenses et de conquérir des terres agricoles, ce qui modifia durablement l’aspect des paysages européens en faisant naître les grandes plaines peu boisées que nous connaissons toujours. Plus efficace et plus solide que les outils plus anciens en pierre taillée, elle a également permis le développement du travail du bois, matériau à la base de la construction des maisons de la culture rubanée, très différentes de celles des villages néolithiques du Croissant fertile (chroniques#2, #13). Basées sur une charpente en bois et sur l’utilisation du torchis, ces longues bâtisses ressemblaient beaucoup aux chaumières de nos campagnes encore nombreuses au début du siècle dernier. La hache et l’herminette, hache convexe permettant d’aplanir et creuser les troncs, vont donc devenir des outils essentiels aux agriculteurs et aux charpentiers de cette époque.

L’importance de ces deux outils dans ces sociétés est sans doute la raison pour laquelle ils furent retrouvés dans de nombreuses sépultures tout au long de ces 1 000 années de progression de la culture rubanée. Petite précision, les lames de haches ne sont déposées que dans des tombes d’hommes, seules ou avec d’autres attributs masculins comme des pointes de flèches et des briquets à percussion.

En parallèle d’une longue carrière utilitaire, la hache en pierre polie se transforma ainsi en objet funéraire interprété comme symbole typiquement masculin. Ce rôle symbolique s’amplifia au cours d’une période qui marque également le début de la culture mégalithique dans l’ouest de l’Europe et la fin du Néolithique (-5 000/-3 500 av JC). Nés de la réunion de deux fronts de migrations distincts (carte#2), de profonds changements ont lieu dans ces sociétés devenant hautement inégalitaires et violentes, sans doute à cause de l’impossibilité de poursuivre la progression vers l’ouest qui avait rythmé leur vie et leur imaginaire, structurant leurs sociétés pendant deux millénaires. Bloquées par l’océan Atlantique, là où se finit la terre, elles sont alors obligées de s’affronter pour conserver des territoires faute de pouvoir en acquérir de nouveaux. Les haches de cette nouvelle culture sont façonnées dans des pierres semi-précieuses d’origines volcaniques ou métamorphiques (dolérite et jadéite) venues de sites d’extraction quasi-industriels des Alpes et du Jura. Elles sont retrouvées par dizaines à plusieurs centaines de kilomètres de ces sites de production, dans des tombes richement décorées notamment dans la région de Carnac (à ne pas rater au musée de la préhistoire). Ces haches funéraires, polies avec un très grand soin pour leur donner un aspect brillant, ont la particularité pour la majorité, de n’avoir jamais été utilisées et/ou d’être trop fines pour résister à l’impact avec un tronc d’arbre. Elles ont donc été réalisées uniquement dans un but décoratif, symbolique et/ou cultuel.

Malgré son importance pendant plusieurs millénaires, sa symbolique de puissance accompagnant les défunts, sa beauté intemporelle, la hache en pierre polie finira par tomber en désuétude vers -3 500 avec l’arrivée des métaux. Avant l’arrivée du bronze, la maîtrise du cuivre (chalcolithique), qui débute vers 5 000 av JC en Anatolie et dans les Balkans (frise#1), atteindra en effet l’ouest de l’Europe vers -3 700.  Ötzi, descendant des premiers Anatoliens européens assassiné en 3 200 av JC au sommet d’un col alpin, avait une hache en cuivre accrochée à sa ceinture!  La signification et l’utilité de ces pierres taillées en furent même collectivement oubliées…  Outils usagers abandonnés ou objets funéraires de luxe, leur abondance fut telle qu’elles ont été régulièrement retrouvées depuis l’antiquité dans le sol, par les paysans en labourant leurs champs ou lors de travaux de terrassement. Elles prirent alors le nom de pierres de foudre, censées se former dans le sol lors de l’impact des éclairs, elles devinrent alors des amulettes protégeant des orages et du mauvais sort…

La hache en pierre polie est donc bien un symbole du Néolithique, en tout cas en Europe, puisqu’elle accompagna la progression des néo-agriculteurs à travers ce continent, qu’elle fut un élément clef de leur culture funéraire et que son omniprésence prend fin avec la fin de cette période. Elle est aussi un symbole du passage vers les suivantes dominées par les métaux. Cette même transition a été observée en version accélérée en Nouvelle-Guinée où des populations qui vivaient encore il y a quelques dizaines d’années comme au Néolithique, produisaient deux types de lames de hache en pierre polie, des lames robustes pour des outils et de longues lames fines. Ces dernières, habillées comme des poupées, jouaient des rôles symboliques, représentations du prestige de leurs détenteurs et/ou représentations féminines anthropomorphiques à la base d’un système d’échange ou de paiements lors de cérémonies. L’histoire se répétant souvent, comme il y a 5 500 ans ici, la culture des pierres polies de Mélanésie est en train de disparaitre grâce ou à cause de l’arrivée des haches de métal occidentales… Ces observations de terrain apportent des éléments nouveaux permettant d’envisager des rôles beaucoup plus complexes pour les lames de pierres polies du Néolithique européen qu’un simple symbole (du pouvoir) masculin. Pour être un peu fleur bleue, peut-être étaient elles aussi des figures féminines, représentations des femmes aimées, accompagnant leurs défunts « époux » dans leur dernière demeure ou dans leur dernier voyage.

de gauche à droite: lames de haches polies (funéraires), hache et lames de haches féminines (Nouvelle-Guinée).