NéO#10: Le jardin d’Eden, le Néolithique c’était fantastique?

le 07/11/2020

Les trois religions monothéistes, celles du bassin méditerranéen, judaïsme, christianisme et islam, sont nées dans la même région que celle où s’est produite la première des révolutions néolithiques. La plus ancienne, le judaïsme, est celle du peuple de Judée (Juda), les Hébreux, dont l’archéologie fait remontée l’origine au second millénaire av JC dans la région qu’occupaient les Natoufiens au début du Néolithique, le pays de Canaan (Levant, carte#1). Dans la Bible Hébraïque, comme dans l’Ancien Testament, Adam et Eve vivent dans le jardin d’Eden, un endroit merveilleux, comparé au paradis, où la vie éternelle y est paisible et simple, la nourriture et les fruits même défendus y sont nombreux dans les vergers, quatre fleuves, ou quatre bras d’un même fleuve, y coulent. Pour certains, le jardin d’Eden pourrait s’être trouvé quelque part en haute Mésopotamie, aux pieds des monts Taurus, entre le Tigre et l’Euphrate qui y prennent sources et qui pourraient donc correspondre à deux des fleuves le traversant. Pour d’autres, le jardin d’Eden représenterait le souvenir collectif du temps béni d’avant l’agriculture, d’avant la contrainte de tirer de la terre notre subsistance à la sueur de notre front, comme Caïn et comme, beaucoup plus tard, les paysans vassalisés à qui leurs seigneurs laissaient tout juste de quoi survivre.

La naissance de l’agriculture aurait donc été vécue comme la fin d’une vie heureuse et libre pour sombrer dans une servitude envers nos moyens de subsistance. Qu’en est-il vraiment ? Ce que l’on sait des chasseurs-cueilleurs actuels, c’est qu’ils ont effectivement beaucoup de temps libre entre les moments dédiés à la recherche de nourriture. Qu’en était-il pour les néo-paysans du Néolithique? Vivaient-ils si mal aux premiers temps de l’agriculture? Et si le nouveau mode de vie qu’ils venaient d’inventer était une telle souffrance, pourquoi l’ont-ils conservé et même développé sur des milliers d’années et sur des territoires de plus en plus étendus? 

La période de transition entre ces deux modes de vie, de chasseurs-cueilleurs à agriculteurs-éleveurs, s’étale des Natoufiens (-12 000) aux habitants de Çatal Höyük  (–6 000). Les premiers, sédentarisés mais pas encore agriculteurs, utilisaient les ressources disponibles et abondantes (chasse et cueillette), ils n’avaient pas de travaux « agricoles » harassants à part peut-être les récoltes saisonnières des céréales, légumineuses et des fruits qui poussaient à l’état sauvage.  Les seconds ont construit une ville abritant plusieurs milliers d’individus, ils étaient agriculteurs et éleveurs de bétail mais ils chassaient encore beaucoup. Leur société était semble-t-il égalitaire, comme probablement celle des Natoufiens. Les fouilles archéologiques ne montrent pas de différence notable entre les maisons, pas de différence non plus sur les squelettes trouvés dans les sépultures; tous les habitants de Çatal Höyük mangeaient à leur faim. Il n’y avait apparemment pas de caste dominante, ni de différence de traitement entre les hommes et les femmes.

Çatal Höyük  représente sans doute le dernier stade d’une longue période de plus de 6 000 ans pendant laquelle se sont succédées des communautés ‘proto-citadines’, vraisemblablement égalitaires, sans trace de violences intra- ou extra-communautaires. On ne voit apparaître des murs d’enceinte que bien plus tard. Ces fortifications vont se répandre avec l’arrivée de l’âge du cuivre (Chalcolithique, 5ème millénaire av JC, frise#1) et devenir omniprésentes de la Mésopotamie à l’Europe entière à l’âge du bronze. Ces édifices, parfois monumentaux, dédiés à la protection des villages et des centres urbains sont le signe des grandes tensions qui naissent entre les communautés à cette époque où apparaissent aussi les premières cités-États en basse Mésopotamie (Uruk). Ces sociétés sont très différentes de celles de la période précédente, elles deviennent hautement hiérarchisées et stratifiées avec des élites religieuses et politiques (rois-prêtres) qui vont devenir héréditaires.  Ces élites s’accaparent les richesses en commençant par les surplus de la production agricole, en demandant toujours plus aux agriculteurs (prélèvements, taxes), leur imposant des conditions de vie de plus en plus difficiles (champs loin des centres urbains, travaux d’irrigations). Pour certains spécialistes, ce nouveau mode de vie aurait coïncidé avec des périodes d’effondrement de ces premières cités-États qui se sont succédées en basse Mésopotamie et y ont exercé leur influence à tour de rôle sur plusieurs millénaires. Ces effondrements pourraient être liés à des rébellions de la population face à ces castes dirigeantes, en tout cas c’est la thèse de certains auteurs (à tendance anarchiste) comme James C. Scott. Ces dictateurs autoproclamés de droit divin ont alors trouvé deux solutions: l’asservissement (vassalisation) et surtout l’esclavagisme, et avec ce dernier, l’arrivée des guerres et des razzias pour se procurer cette main d’œuvre agricole devenue indispensable. Ce système perdurera sur des millénaires et atteindra son apogée avec l’esclavagisme internationalisé du commerce triangulaire, seul moyen d’avoir une main d’œuvre gratuite, nombreuse, et corvéable à merci dans l’enfer des plantations de coton et de cannes à sucre des Amériques. Il prendra une nouvelle forme lors de la révolution industrielle pendant laquelle ces anciens vassaux enchainés à leurs champs, adultes et enfants, deviendront les esclaves modernes d’usines déshumanisées dans l’Europe de la fin du 18ème siècle.

Il ne me semble donc pas que l’image du Jardin d’Eden et de son exclusion corresponde à un souvenir douloureux du passage du statut de chasseur-cueilleur à celui d’agriculteur-éleveur mais à une autre époque charnière où le fruit du labeur de la plupart des mortels fut confisqué par une poignée d’individus autoproclamés dépositaires de l’autorité que la majorité silencieuse, crédule, naïve, impuissante ou lâche, a laissé faire. Le jardin d’Eden serait donc plutôt un lointain souvenir de la vie de nos ancêtres du début du Néolithique, une époque d’abondance dans des sociétés égalitaires à jamais perdue. L’image de ce paradis perdu a été remplacée récemment par les paysages de cartes postales des atolls et de la vie idéalisée des peuples du Pacifique… mais le jardin d’Eden originel semble bien correspondre à la Haute Mésopotamie, dans cette région du sud de la Turquie et du nord de la Syrie où a été inventée l’agriculture (chronique#4), au pied des monts Taurus, entre le Tigre et l’Euphrate, que l’Etat Islamique a récemment transformé en enfer, avec Raqqa comme capitale…

Jan Brueghel, Adam et Eve au paradis terrestre, 1610