le 20/11/2020
De tous les animaux qui nous ont fascinés depuis le début de notre histoire, il y en a un qu’on a tendance à oublier tant il est associé à l’animal domestiqué par excellence, juste là pour sa viande et son lait et qu’on ne connait plus que par le nom de son pendant féminin. Pourtant, l’ancêtre du taureau, l’aurochs, a eu l’honneur des artistes du Paléolithique, il y a 20 000 ans. A Lascaux, il a même eu droit à une salle qui lui a été dédiée, la mal-nommée « salle des taureaux », avec une des plus grandes représentation animale de l’art rupestre (5,5 m de long). Cet animal imposant, avec ces cornes gigantesques décrit par Jules César comme «un animal très fort, véloce et d’une taille un peu moins importante que celle d’un éléphant» visiblement impressionnait et fascinait les chasseurs-cueilleurs de cette époque ce qui explique sans doute sa représentation en première ligne parmi les autres bêtes sauvages, gibiers appréciés, respectés, élevés au rang de divinités.
L’aurochs est l’ancêtre de notre vache actuelle, femelle du taureau, bien que la plupart de nos contemporains pensent sans doute que le taureau soit une espèce à part qu’on ne trouve qu’en Espagne, ou dans le sud de la France, dont la femelle serait la vachette. Comme nos autres espèces domestiques, cette bête impressionnante a été domptée il y a à peu près 10 000 ans par les néo-paysans du Croissant fertile, sans doute aux pieds des monts Taurus qui lui ont donné son nom latin (Bos taurus). Ce fut l’un des derniers gros animaux de nos fermes à être domestiqué après la chèvre, le mouton et le cochon. Les études génétiques récentes ont montré que cette domestication correspond vraisemblablement à un seul (ou quelques) événement à partir de moins de 100 individus. Toutes les vaches actuelles (1,7 milliards) descendent donc de ces quelques aurochs du sud de l’Anatolie qui se sont laissés domestiquer. La sélection des individus les plus dociles et les moins dangereux a permis de réduire jusqu’à faire disparaître ses cornes impressionnantes et, on l’imagine, dangereuses pour ces cow-boys du Néolithique qui n’avaient pas encore domestiqué le cheval (voir chroniques#4, #15).
Même domestiqué et devenu progressivement vache, l’aurochs sauvage a continué à fasciner les premiers agriculteurs qui continuaient à le chasser. Cette fascination a conduit à un véritable culte pour cet animal, devenu progressivement le symbole universel et éternel de la force et de la virilité. Les fouilles menées à Çatal Höyük ont confirmé son omniprésence dans l’imaginaire de ces populations néolithiques. Les peintures murales y décrivent des scènes animalières dont une, impressionnante, représente un aurochs gigantesque, cerné par des dizaines de chasseurs. De nombreux bucranes, cornes et crânes d’aurochs, décorent également l’intérieur des maisons, semblant y délimiter des espaces particuliers, peut-être là pour apporter une protection aux occupants.
Le taureau et la déesse mère dominant ses fauves (chronique#1), et les figurines féminines en général (chronique#14), auraient donc représentés les pendants masculins et féminins de cultes très anciens dont ils sont les premières traces identifiées. Ce culte de l’aurochs devenu taureau va persister et être transmis sur des millénaires parmi les descendants de ces paysans migrateurs. On le retrouve en Mésopotamie sous la forme du taureau céleste mis à mort par Gilgamesh, en Crète sur de nombreuses fresques, en Grèce continentale sous la forme du Minotaure, créature mi-homme mi-taureau. Il est donc aussi bien présent dans les mythologies mésopotamiennes et grecques que dans l’Hindouisme (Nandi), dans l’Égypte antique (Apis) où une queue de taureau est l’un des attributs de Pharaon, chez les Phéniciens (Moloch), dans l’Ancien et le Nouveau Testament (veau d’or), souvent offert en sacrifice, que dans Wall street (Charging Bull). Enfin, dans l’Empire Romain, le taureau est utilisé dans les venationes, des combats l’opposant à des gladiateurs, sans doute l’ancêtre des corridas qui des siècles plus tard conservent des aficionados comme Picasso, lui aussi fasciné par ce symbole éternel de virilité et de puissance qu’il représenta si souvent.
Et qu’est devenu l’aurochs dans tout ça ? Cette vache sauvage faisait partie de la faune sauvage d’Eurasie, elle a été chassée sans discontinuer depuis le Néolithique tant est si bien qu’elle a disparu au 17eme siècle, comme le mammouth, bien avant lui, et le bison, un peu après… Deux frères allemands ont réussi à créer un ersatz d’aurochs, l’aurochs de Heck, en croisant différentes races de vaches domestiques. Ces apprentis sorciers étaient encouragés par le régime nazi qui tenait à ressusciter cette bête mythique citée dans les légendes germaniques de leurs ancêtres aryens imaginaires. Il a été depuis réintroduit dans la forêt de Bialowieza entre la Pologne et la Biélorussie. Méfiez-vous si vous allez y faire un tour, il paraît qu’il est aussi agressif que son ancêtre…


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