Le 28/01/2023
Pour des raisons de confidentialité, quelqu’un que je vais appeler « un proche » a dû récemment se faire opérer de la vésicule biliaire à l’âge de 47 ans. Il avait ce qu’on appelle en terme médical une lithiase biliaire, maladie au cours de laquelle la vésicule du même nom se remplit de cristaux de sels de cholestérol, le constituant majoritaire de la bile, ce liquide jaunâtre normalement sécrété dans l’estomac pour faciliter la digestion des matières grasses et dont l’adage populaire associe la production importante à un état de stress avancé. Chez certaines personnes donc des cristaux s’y forment, grossissent et finissent par obstruer cette petite glande provoquant douleurs et troubles digestifs avec un fort risque d’infection. Pas d’autre chose à faire que la cholécystectomie, l’ablation de la vésicule. Ce qui est étonnant c’est qu’il n’avait pas pensé à mentionner à ses médecins, qui peinaient à établir un diagnostic, que sa mère avait eu le même problème à peu près au même âge. Il est vrai qu’en général la lithiase biliaire concerne des personnes de plus de 60 ans, il y a donc sans doute une composante génétique dans sa famille. En plus de la vésicule, comme cela a été le cas pour sa mère, il a aussi de grandes « chances » de déclencher prochainement une lithiase rénale ou urinaire, maladies dans lesquelles des cristaux de sels minéraux se forment dans les reins ou dans la vessie et font tant souffrir quand ils s’engagent dans l’une des deux uretères pour rejoindre la vessie ou l’urètre à la sortie de la vessie… foutus calculs!
Mais au fait, d’où vient ce mot, calcul? Et pourquoi utilise-t-on le même terme pour des petits cailloux, et uniquement ceux que l’ont trouvent à l’intérieur de nos organes, que celui pour désigner une opération en mathématiques? En cherchant des réponses à cette question, j’ai appris que le mot calcul vient du latin « calculus » qui veut dire caillou et se réfèrerait à des petites pierres ou de petits objets d’argile aux formes différentes utilisés pendant l’antiquité pour compter sans support (votes) ou en utilisant des tables (abaques) ou des bouliers. Une légende veut aussi que les « calculi » étaient utilisés par les bergers pour compter leurs bêtes au départ de la bergerie ce qui permettait de vérifier au retour si le troupeau était bien au complet…. à voir ci-après si ce n’est qu’une légende! Intrigué j’ai continué mes recherches en utilisant mon outil favori, Google images, et je suis tombé sur une photo très intrigante montrant des objets datant du Néolithique qui ont été appelés « bulle de scellement » ou « enveloppe scellée ». Ces bulles sont des sphères creuses en argile qui contenaient des jetons – des calculi! -eux aussi en argile.
Les bulles de scellement apparaissent en Mésopotamie à la fin du Néolithique, 6 000 ans avant JC pour les plus anciennes. Dans un livre passionnant, enfin pour les passionnés, Denise Schmandt-Besserat fait le bilan des connaissances sur le système comptable né dans cette région du monde au tout début du Néolithique et qui a donné naissance par la suite à ces bulles. Très tôt dans sa carrière, elle s’est intéressée à des petits artefacts d’argile dont la plupart des archéologues faisaient peu de cas et qui n’étaient même pas considérés/conservés dans les fouilles anciennes en raison de leur petite taille. Ces jetons (tokens en anglais) ont été en réalité retrouvés dans la plupart des sites de fouilles de cette région à partir de 8 000 av JC, dans les premiers villages d’agriculteurs. Ils adoptent alors des formes géométriques simples et standardisées – cônes, sphères, disques, cylindres, tétraèdres et ovoïdes – et ont été interprétés comme le premier système abstrait de comptage. Chaque forme représentait une quantité de bétail, de céréales ou d’huile. Des jetons aux formes identiques mais de plus grande taille permettaient de représenter des quantités plus importantes de ce qu’ils symbolisaient. Ces formes simples se complexifièrent avec le temps, des marques y ont alors été ajoutées augmentant d’autant les objets/animaux représentés permettant ainsi de mettre en place un véritable système permettant les échanges de marchandises de plus en plus diverses dans toute la Mésopotamie.
Les bulles représentent une seconde étape de ce système. Les jetons d’argile y étaient enfermés – scellés – ce qui devait permettre de garder la trace d’une transaction, d’une vente ou d’un échange, ou d’un dépôt dans les réserves communautaires. Il suffisait de briser la bulle pour vérifier la quantité échangée ou pour valider la transaction. Peut-être est-ce l’ancêtre du bon de livraison permettant de vérifier la quantité de ce qui avait été envoyée? Les bulles vont elles-mêmes évoluer en se complexifiant au début du quatrième millénaire. Des sceaux seront imprimés à leur surface permettant d’identifier les parties prenantes de ces transactions, puis les jetons eux-mêmes, par pression avant que l’argile ne se solidifie. Cette dernière étape devait permettre de facilement connaître le contenu des bulles sans avoir à les ouvrir. Des milliers de ces bulles imprimées datant du quatrième et du troisième millénaire seront retrouvées à Uruk, première cité-État, et dans la plupart des autres cités de Mésopotamie.
L’hypothèse développée dans le livre de Denise Schmandt-Besserat est que ce système d’impression de jetons à la surface des bulles de scellement serait à la base de la première forme d’écriture. Une fois imprimés sur la bulle, il n’y avait plus d’intérêt à enfermer les jetons à l’intérieur, leur trace sur l’argile suffisait, ni de former une bulle non plus d’ailleurs. Ce support d’argile permettant de faire l’emprunte des jetons a alors été aplani donnant naissance aux tablettes à encoches et aux premiers symboles qui évoluèrent ensuite pour aboutir à la plus ancienne forme d’écriture connue, le cunéiforme, 3 400 ans avant JC. D’abord uniquement utilisée pour des actes comptables, elle permettra de transcrire 1 000 ans plus tard, et pour l’éternité, les aventures de Gilgamesh et deviendra pour des millénaires l’écriture officielle des échanges entre tous les royaumes et empires qui se succéderont dans le croissant fertile sur plusieurs millénaires avant de tomber dans l’oubli (chronique#13).
Ce qui est le plus étonnant dans cette histoire de calculs c’est que les bulles renfermant précieusement leurs jetons sont l’image parfaite des lithiases et des organes atteints dans lesquels se forment des cristaux! L’utilisation du mot calcul pour les décrire n’a été faite que sur la base des petits cailloux, les calculi, sans que personne, à ma connaissance, n’ait fait le lien avec les bulles… Ce qui m’a le plus surpris c’est que la découverte des lithiases et de leur cause a été faite par les médecins de l’antiquité, fondateurs d’une médecine rationnelle, qui avaient réalisé des autopsies sur des patients qui avaient soufferts de coliques néphrétiques. Ils réalisaient même ces dissections autorisées sur des humains vivants, non pas sur des volontaires, mais sur des condamnés à mort mis à leur disposition, ce qui avait pu faire progresser considérablement la connaissance de cette maladie et les techniques de chirurgie. Il semblerait bien que les premières opérations de la vessie aient eu lieu à cette époque! Mais ce que ne dit pas l’histoire c’est si, après avoir encaisser le choc de ces opérations, les patients avaient le temps de ressentir un quelconque soulagement de leurs coliques néphrétiques avant de mourir de septicémie, dans d’atroces souffrances…

https://www.maths-et-tiques.fr/index.php/form-hist-col/6-legendes
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bulle-enveloppe
https://journals.openedition.org/comptabilites/1877
https://sites.utexas.edu/dsb/tokens/from-accounting-to-writing/

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