Le 15/01/2023
Le séquençage de l’ADN ancien préservé dans les os ou les dents depuis des dizaines de milliers d’années a été un tour de force technologique qui a permis à Svante Pääbo de décrypter les génomes de Neandertal et Denisova et de révéler que nos ancêtres Moderne se sont reproduits avec ces deux espèces dites «archaïques» au cours de leurs grandes migrations à la conquête du globe. Ces travaux lui ont valu le Prix Nobel de Médecine et Physiologie 2022. Les progrès réalisés par son équipe, et d’autres, couplés à ceux des techniques de séquençage et à la possibilité de décrypter l’ADN trouvé dans les sols ont abouti récemment à d’autres prouesses qui permettent de mieux comprendre l’évolution et l’organisation des groupes d’humains archaïques et nos origines (chroniques#11; #2.3; #2.5).
La dernière d’entre elles est d’avoir réussi à tisser le portrait-robot d’un groupe de Neandertal qui a occupé la grotte de Chagyrskaya dans le sud de la Sibérie, toute proche de la désormais célèbre grotte de Denisova (chronique#2.5), il y a plus de 50 000 ans. Le séquençage du génome de 11 individus a permis d’identifier un père et sa fille et d’autres individus mâles apparentés (cousins?), tous issus donc d’une même communauté. En analysant les différences dans leurs génomes – nucléaire, mitochondrial (lignée maternelle), et chromosome Y (lignée paternelle) – les auteurs de cette étude ont pu proposer que ce groupe néandertalien ressemblait beaucoup, d’un point de vue diversité génétique, aux groupes de Gorille des montagnes constitués d’une vingtaine d’individus, et que les femmes provenaient à 60-100% d’autres communautés. Ces données, en accord avec de plus anciennes sur des Neandertal de la grotte d’El Sidron en Espagne, à l’autre extrémité du continent, indiquent donc que les groupes néandertaliens étaient exogames et patrilocaux, c’est à dire, que les hommes de ces communautés se reproduisaient avec des femmes venant de l’extérieur (exogamie) qui rejoignaient le groupe de leur « époux », si cérémonie il y avait, en tout cas du futur père de leurs enfants (patrilocalité). L’exogamie féminine est également retrouvée beaucoup plus tard, à la fin du Néolithique et au début de l’âge du bronze, comme le montre une autre étude récente portant sur plus de 100 génomes anciens isolés de squelettes retrouvés dans des tombes de différents sites du sud de l’Allemagne. Ce qui a frappé les auteurs c’est l’absence de « filles » adultes issues de ces communautés, suggérant leur départ, sans doute à l’adolescence, vers d’autres horizons.
Cette organisation des sociétés humaines semble donc être très ancienne et stable du Paléolithique au Néolithique. Les Chimpanzés et les Bonobos, nos plus proches cousins, sont les seuls singes également exogames et patrilocaux, suggérant que nous avons hérité ce comportement nuptial de notre très lointain ancêtre commun qui vivait en Afrique il y a plus de 7 millions d’années. Ce mode de reproduction des mâles avec des femelles issues d’autres groupes aurait été sélectionné car il évite la consanguinité et favorise la diversité génétique. Comme le dit le proverbe « l’herbe est toujours plus verte chez le voisin »… Alors que Claude Lévy-Strauss, le plus célèbre de nos anthropologues, pensait que les sociétés humaines étaient nées avec le tabou de l’inceste et les ententes matrimoniales entre groupes, les études ethnographiques chez ces grands singes, et les données récentes issues de la paléogénétique, indiquent plutôt que ces comportements sont profondément ancrés dans la biologie de notre lignée et ne sont pas le résultat d’une construction sociale récente à l’échelle de notre évolution.
Exogamie féminine et patrilocalité caractérisent ainsi près de 70 % des populations humaines connues et vont souvent de paire avec patriarcat et la patrilinéarité. Dans la grande majorité des sociétés agricoles, les fils héritent des terres de leur père et épousent des femmes extérieures à la communauté qui les rejoignent pour y fonder une famille la plus nombreuse possible. Cette organisation des sociétés agricoles, qui caractérisait depuis le Néolithique la majorité des communautés humaines, fut récemment mis à mal par l’émergence des sociétés industrielles et peut nous paraître a priori bien éloignée de notre mode de vie occidental post-agricole, post-industriel et pré-cataclysme climatique, même s’il me semble qu’il est toujours plus courant de voir une femme suivre son conjoint en fonction de ses opportunités professionnelles que l’inverse…
L’exemple le plus durable et le plus caricatural de cette organisation exogame et patrilocale reste celui des familles royales et les règles gouvernant les mariages des futures têtes couronnées et de leurs frères, même si les traditions tendent également à se perdre dans ce milieu pourtant par essence conservateur. L’exemple le plus célèbre est de loin celui de la famille royale d’Angleterre, même avec de rares situations inversées avec l’accession au trône de reines qui ont marqué l’histoire et l’abandon des mariages systématiques avec des princesses issues des meilleures familles de la noblesse européenne. Avec le grand déballage médiatique mondial provoqué par la sortie d’un documentaire sur Netflix et la livraison du premier volume des mémoires de Harry, on imagine à quel point, de devoir vivre en permanence chez sa belle-famille, dans un autre pays avec ses traditions désuètes et pesantes, est un système qui peut avoir ses inconvénients, quelles qu’en soient les conditions matérielles… pauvre Meghan!
*https://www.youtube.com/watch?v=s2LYd02skrY

Références:
https://www.nature.com/articles/s41586-022-05283-y
https://www.inrap.fr/une-parente-patrilocale-chez-les-neandertaliens-de-la-grotte-d-el-sidron-9224
https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1011553108
Ce que les singes nous ont appris
https://lampea.cnrs.fr/spip.php?article3854

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