NéO#19: Un métier, des roues, des tours et des chariots… On nous Claudia Schieffer?

le 08/09/2021

Ce n’est plus une surprise pour vous, c’est encore une fois dans le Croissant fertile et en Mésopotamie que sont inventées trois innovations majeures pour l’humanité … En tout cas, c’est ce que l’on a longtemps cru!

Le tressage et la fabrication de cordes à partir de fibres végétales est une invention très ancienne puisque même Neandertal semble avoir maitrisé cette technique! Le tissage semble lui aussi être antérieur au Néolithique. Les traces archéologiques restent minces en raison de la très mauvaise conservation des tissus et autres vanneries préhistoriques, sauf préservation miraculeuse dans des milieux dépourvus d’oxygène comme les marais, les tourbières et au pied des cités lacustres alpines. Il est cependant clair qu’au Paléolithique supérieur, juste avant le Néolithique, différents végétaux étaient déjà utilisés pour ces productions, du lin à l’ortie en passant par différents types de liber (couche ligneuse sous l’écorce). Le tissage est donc une technique ancienne, maîtrisée bien avant que le Néolithique ne débute dans le Croissant fertile. En revanche, il semble bien que les premiers métiers à tisser aient été inventés dans cette région. Les restes de ce qui pourrait en être le plus ancien exemplaire ont été retrouvés à El Kowm dans le nord de la Syrie (-7000 av JC). En parallèle, un des plus ancien fragment de tissus teinté a été retrouvé à Çatal Höyük (-6500 av JC). Initialement supposée comme la première étoffe de laine, les analyses récentes montre qu’il a été tissé à partir de fibres végétales fabriquées à partir de liber de chêne. Quoi qu’il en soit, cette région est le berceau de deux innovations majeures, deux de plus; le passage à la production standardisée quasi-industrielle grâce au métier à tisser, qui, d’une utilisation au quotidien par les familles d’éleveurs, passera entre les mains d’artisans spécialisés, puis l’utilisation de fibres d’origine animale pour la fabrication de tissus, la laine, permise par la domestication du mouton. Reste à savoir à quelle vitesse se succédaient les modes vestimentaires et si les ateliers arrivaient à fournir les échoppes branchées des centres villes naissants de Mésopotamie qui fut appelée « pays de la laine » par Hammurabi, roi de Babylone du 18eme siècle av JC.

Les deux autres innovations majeures n’en font qu’une en réalité. La roue permit en effet de construire les premiers véhicules tractés mais aussi de mettre au point le tour de potier qui fut à la base de l’essor et de la standardisation de la production de céramiques. En parlant de LA roue, on sous-entend le plus souvent celle qui nous a permis de nous déplacer sans effort; certains ont même écrit des livres sur son invention et sur les conséquences de cette invention sur notre destinée. La seconde est peut-être plus discrète mais elle est sans doute plus ancienne et a peut-être donné le déclic pour inventer la première… et bien d’autres par la suite; la roue sera aussi à la base de la production d’énergie avec la roue à aube, le moulin à vent, les turbines, mais ça c’est une autre histoire !

J’ai eu un peu de mal à savoir où a été inventé le tour de potier; certains parlent de la Chine (-4 000 av JC), d’autres de la Mésopotamie où il semble que le tour lent, ou tournette, ait été utilisé dès la période d’Obeïd, vers 5 000 av JC, qui marque la fin du Néolithique dans cette région. Avant cette trouvaille, les poteries étaient montées par ajout de « boudins » (montage au colombin), le tour, lui, a permis de façonner des parois plus minces et plus régulières. Quoi qu’il en soit, il est plus que fort probable que cette innovation soit apparue à peu près en même temps au Moyen et en Extrême-Orient, de façon indépendante, les échanges unidirectionnels avec la Chine n’étaient pas aussi courant que de nos jours. Les inventions marquantes du Néolithique – pierre polie, domestication, sédentarisation, céramique- se sont ainsi produites dans plusieurs régions du monde; on dénombre au moins cinq foyers indépendants. En Europe de l’ouest, il faudra attendre l’arrivée des Romains pour voir y apparaître le tour de potier,  soit plus de 6 000 ans sans innovation depuis l’introduction de la céramique par les cultures rubanée et cardiale! La place prépondérante occupée par l’Europe du nord dans les progrès techniques ne concerne qu’une période très courte de notre histoire… puisque toute récente.

C’est donc bien la roue qui constitue l’invention la plus marquante de celles que j’évoque aujourd’hui, elle qui permit la naissance des premiers chariots tractés par des animaux. D’abord pleines et lourdes, avec des essieux peu efficaces, les véhicules qui en étaient équipés ne pouvaient être tractés que par des bovins, les seuls animaux domestiqués suffisamment puissants pour les faire avancer. Il fallut attendre l’invention des roues à rayons, légères, et des essieux plus efficaces pour mettre au point les chars, plus légers, tirés cette fois ci par des chevaux récemment conquis (chronique#15). Le char devint très rapidement un véhicule de prestige, prisé des rois Mésopotamiens et des Pharaons, dans un monde grisé par la vitesse pour les millénaires à venir. Les nombreuses et anciennes représentations de ces engins sur du mobilier, des bas-reliefs, des sceaux et dans les écrits dès la période d’Ur (3eme millénaire av JC) ont longtemps laissé penser que la roue (et les véhicules à roues) avait été inventée dans cette région. La découverte d’une céramique sur laquelle est représentée un chariot à quatre roues (Pot de Boronice, -3500 av JC) et celle des plus anciennes roues en bois jamais découvertes (-3200 av JC), en Slovénie et en Suisse, ont mis en évidence que l’histoire de cette invention était sans doute plus complexe qu’initialement supposée. 

Cette invention, comme beaucoup, est sans doute née dans un contexte favorable, après la domestication d’animaux capables de tracter de lourdes charges et la mise en place de la traction animale via l’invention du joug qui avaient déjà fait leur apparition parmi les populations néolithisées du Moyen-Orient et d’Europe. Il est vraisemblable que l’adjonction de roues aux systèmes existants (traineau, herse) se soit produite vers 4 000 av JC soit de façon indépendante dans ces deux régions, soit peut-être grâce à un évènement unique dans une région proche des deux autres. On revient là vers les Balkans et les steppes pontiques (chronique#15), où de nombreuses fouilles ont attesté de l’existence de chariots. On peut ensuite imaginer une diffusion très rapide vers l’ouest et le sud-est, et une adoption généralisée de cette innovation par l’ensemble des populations qu’elles aient été encore au stade néolithique ou en transition déjà accomplie vers les âges métalliques et les cités-États. De façon étrange, le concept de la roue avait aussi été inventé en Amérique, comme le démontre la découverte de figurines animales montées sur des roues, sans doute des jouets, sans déboucher sur la mise au point de véhicules utilitaires. Ils manquaient peut-être aux précolombiens d’avoir domestiqué des animaux capables de tracter de tels véhicules pour avoir eu l’idée de les inventer. Il faudrait un certain nombre de cochons d’Inde pour faire un attelage efficace… Les inventions sont ainsi liées au contexte et à l’environnement culturel qui permettent de tisser des liens ou de faire des associations d’idées qui provoquent une étincelle chez certains dont le cerveau avait été préalablement préparé!

Quel parallèle faire entre ces deux inventions majeures que sont le tissu et la roue, celle des véhicules et non pas celle des potiers? La roue, combinée à la domestication du cheval qui diffuse à peu près à la même période en Europe et au Moyen-Orient, va être responsable d’une accélération exponentielle des déplacements des populations, des échanges commerciaux, mais aussi des guerres et des conquêtes… On ne peut peut-être pas parler d’un impact similaire pour le métier à tisser, sauf qu’il marque, sans doute comme le tour de potier, le début de la production « industrielle » et de la spécialisation des activités artisanales. Il est quand même frappant de voir que les produits de ces deux inventions, le char  (et ses pendants modernes, la voiture et la moto)  et les vêtements, sont passés rapidement de leur rôle utilitaire à celui symbolique de signe extérieur de richesse et de réussite sociale, et qu’ils continuent à faire leur lot de victimes de la mode en contribuant largement à notre folie (sur)consommatrice et à cette envie « D’avoir les quantités d’choses, Qui donnent envie d’autre chose »*…

* https://www.youtube.com/watch?v=etR0o6yAAWk

en haut, de gauche à droite: tournette en pierre (Mésopotamie, 2000 av JC); roue en bois (Slovénie, 3200 av JC); char et cavaliers assyriens (645 av JC); en bas : Ben-hur sur son char (Paramount pictures, 2016); un inconscient faisant de la moto pieds nus (J.Halliday, « possible en moto » 1990).