le 15/11/2020, modifiée le 08/08/2024.
Pour ce qui concerne notre continent, l’agriculture et l’élevage sont nés dans le nord du Croissant fertile, la haute Mésopotamie, dans une région comprenant le nord de la Syrie et le sud de l’Anatolie (Turquie) avant de s’étendre au Levant, à la basse Mésopotamie (Irak) puis à l’ensemble de l’Anatolie (carte#1). Les habitants de cette région qui ont bâti les premiers villages ont aussi, pour la première fois, domestiqué les plantes que les Natoufiens avant eux récoltaient à l’état sauvage (blé, orge, légumineuses) et certains des animaux qu’ils avaient l’habitude de chasser (chèvre, mouton, cochon, vache). En quelques centaines d’années, cette révolution Néolithique allait donc mettre en place l’agriculture et l’élevage reposant sur des espèces animales et végétales qui peuplent toujours nos fermes.
A la même époque (-9000 av JC), le reste de l’Eurasie, comme le reste de la planète, est peuplée de chasseurs-cueilleurs descendants des premiers hommes modernes à avoir colonisé ce continent et y avoir remplacé Neandertal (frise#2). L’agriculture y débarque d’Anatolie progressivement à partir de –7 000 av JC, en suivant deux routes différentes, l’une vers le nord en suivant le Danube et l’autre vers l’ouest par les côtes méditerranéennes, deux routes correspondant à deux cultures caractérisées par les décorations à la surface de leurs poteries (linéaire/cardiale ou rubanée, carte#2). Ces deux fronts de migration se rejoignent 2 000 ans plus tard sur le territoire correspondant à la France actuelle au moment où nait en Bretagne, là où se finit la terre, la culture mégalithique (chroniques#19,20). Certains ont aimé croire à une invention indépendante de l’agriculture et de l’élevage en Europe, d’autres ont voulu y voir la diffusion d’une culture, d’un nouveau mode de vie qui se serait imposé de lui-même aux chasseurs-cueilleurs locaux, ravis de laisser tomber la chasse à l’aurochs et aux bisons pour passer au travail des champs. Mais il n’en est rien.
Encore une fois, les études (paléo)génétiques sont venues combler les doutes de l’archéologie et mettre un terme aux éternelles querelles entre les uns (optimistes/progressistes), défenseurs de la diffusion culturelle, et les autres (réalistes?), qui penchaient plutôt pour l’extension de nouvelles cultures par invasion de nouveaux territoires. Celles sur les plantes et le bétail ont montré que les espèces que nous cultivons encore aujourd’hui (blé, orge) et que nous élevons (mouton, chèvre, cochon, vache) proviennent toutes des espèces domestiquées dans le Croissant Fertile. L ‘analyse des génomes des individus qui peuplaient l’Europe à cette époque charnière a aussi démontré que la progression de l’agriculture correspondait à l’arrivée d’une nouvelle population originaire d’Anatolie. Ces nouveaux arrivants ont peu à peu absorbé les différentes populations de chasseurs-cueilleurs locaux, sans doute grâce à leur démographie galopante liée à leur mode de vie révolutionnaire. L’ensemble de ces données a donc apporté les preuves définitives que des paysans anatoliens se sont lancés il y a 9 000 ans (frise#1), avec leurs semences et leur bétail, à la conquête de nouvelles terres à défricher et à cultiver, apportant l’agriculture à l’ensemble de l’Europe. On ne sait pas ce qui les a poussés à entreprendre cette migration, mais 2 000 ans plus tard ils avaient profondément transformé les paysages, les forêts laissant place progressivement à des champs, des fermes et des villages, qui n’allaient pas beaucoup changer pour les millénaires suivants. L’environnement et la vie quotidienne des paysans dans nos campagnes au début du 20ème siècle n’étaient pas très différents des leurs.
Sommes-nous tous pour autant des descendants de ces paysans anatoliens du Néolithique? Peu de temps après la fin de l’implantation de l’agriculture sur l’ensemble de l’Europe, une autre vague d’envahisseurs beaucoup moins pacifiques changea le cours de l’histoire. Les Yamnayas, peuple semi-nomade pastoraliste venu des steppes d’Ukraine et de Russie (- 3 000 av JC, carte#3, frise#1), conquirent l’Europe entière en moins de 1000 ans, sans doute grâce à leur maîtrise du cheval (chroniques#15,#24 et voir PS ci-dessous). En plus du cheval, ils apportèrent leurs gènes et leur langue, vraisemblablement à l’origine de l’ensemble des langues indo-européennes (ils ont sévit jusqu’en Inde). Les Yamnayas ont été des conquérants redoutables, sans doute en éliminant les individus mâles des villages conquis, ils ont ainsi imposé rapidement leur chromosome Y à l’ensemble de la péninsule Ibérique. Seuls les Sardes ont été épargnés et ont conservé en grande partie leur patrimoine génétique directement hérité des paysans anatoliens. Les conquérants Yamnayas n’ont cependant pas réussi à imposer leur mode de vie, leurs descendants européens ont conservé leur quotidien sédentaire et agricole hérité des Anatoliens. La réponse à la question posée est donc oui, même si nous sommes collectivement la résultante de plusieurs vagues de migration, nous sommes tous bien des descendants de ces premiers fermiers anatoliens du Néolithique.

PS: ultérieurs à cette chronique, les travaux publiés par l’équipe de Ludovic Orlando et ses très nombreux collaborateurs ont identifié l’ancêtre de tous les chevaux actuels. Ce cheval originel répondant au nom poétique de DOM2 aurait été domestiqué dans le Nord du Caucase en – 2200 av JC, après donc l’expansion des Yamnayas (-3000 av JC). Certains ont donc mis en doute l’idée que ce soit leur maitrise du cheval qui avait permis leur expansion et qu’ils étaient donc partis a la conquête de l’Europe à bord de chariots tirés par des bœufs, nettement moins spectaculaire… Cependant, l’étude de squelettes de Yamnayas a montré la présence de lésions osseuses typiques d’une équitation intensive chez certains d’entre eux. De plus, même si tous les chevaux domestiques actuels sont issus d’une seule domestication, il y en a eu sans doute d’autres, comme celle des Botaï dans la même région d’origine que les Yamnayas, qui n’ont elles pas abouti à des lignées domestiques pérennes. Il est donc possible que les Yamnayas, en tout cas certains de ces éleveurs pastoralistes, aient pu être les premiers cavaliers, des cowboys du far-east se lançant à la conquête de l’Ouest.
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