Il fût un temps, il fût même des temps, où la Manche n’existait plus, remplacée par une grande plaine traversée par un vaste fleuve, frontière naturelle entre les futures côtes anglaises et françaises. Un temps où Neandertal chassait le mammouth laineux et d’autres grands mammifères dans la baie du Mont Saint Michel, entre le site du Rozel sur la côte est du Cotentin, où il a laissé des milliers de traces de pas, et la Cotte de Saint-Brelade au sud de Jersey (PALéO#2.9). En ces temps glaciaires, la mer du Nord s’était aussi retirée, couverte de glace entre la Norvège et l’Écosse, laissant place au Doggerland, une extension du plat pays, des Pays-Bas à l’Angleterre, où, là aussi, Neandertal et les premiers Moderne d’Europe ont également vécu, chassé et y sont morts. Depuis le réchauffement du climat débuté il y a 20 000 ans, ces territoires sont progressivement redevenus des fonds marins recouverts de plusieurs mètres voire dizaines de mètre d’eau salée, la Manche et la mer du Nord reprenant ainsi les espaces qu’elles occupaient aux précédentes périodes interglaciaires. De ces dizaines de milliers d’années d’occupation et d’activité humaines il reste des vestiges, des pierres taillées et des restes osseux, dont certains sont retrouvés sur les rivages, après de fortes tempêtes, ou lors de pêches miraculeuses, au fond des chaluts ou lors d’opération de dragage, complétant avec les dents de mammouth un inventaire à la Prévert…
Ce qui s’est passé près de chez nous s’est aussi produit partout dans le monde, transformant des terres continentales en îles et archipels et de vastes territoires autrefois occupées par les humains et leur gibier, en fonds marins. En Asie, le réchauffement de l’Holocène a ainsi recouvert une grande partie des terres émergées de Sunda que les représentants de notre lignée avaient emprunté 50 000 ans plus tôt pour rejoindre Sahul (PALéO#2.5) – continent regroupant l’Australie, la Tasmanie et la Nouvelle-Guinée – donnant ainsi naissance à ces milliers d’îles formant l’Indonésie actuelle. Plus au nord, Taïwan était aussi rattachée au continent avant d’être également transformée en île (voir illustration ci-dessous). Taïwan est connue du monde entier pour ses enjeux silico-géopolitiques mais, bien avant cela, ses habitants jouèrent un rôle essentiel dans le peuplement des régions maritimes indopacifiques puisqu’il semble bien que les austronésiens, les ancêtres des populations indigènes actuelles de Taïwan, en partirent sur leurs embarcations pour coloniser les îles du Pacifique ainsi que Madagascar.
L’archipel de Penghu est un ensemble de petites îles situées dans la partie de la mer de Chine entre le continent et Taïwan. C’est lors d’une pêche miraculeuse, dans le canal du même nom, qu’ont été remontés des fonds marins divers ossements anciens dont une demie mandibule humaine. Sa robustesse et l’absence de menton indiquait qu’elle n’appartenait pas à un humain anatomiquement moderne (PALéO#2.2). En plus de ces caractéristiques « archaïques », la taille impressionnante de ses molaires a suggéré qu’elle avait probablement appartenu à un dénisovien. Denisova est une lignée humaine éteinte, cousine de Neandertal, qui est la première à avoir été identifiée sur la base du séquençage de son génome. Très peu de restes osseux de cette lignée ont été retrouvés jusqu’à présent ; quelques dents, des phalanges, une côte… et heureusement deux demi-mandibules, celle-ci donc, et celle Xiahe, retrouvée dans une grotte du plateau tibétain, dont j’ai déjà parlé dans une chronique précédente (BRèVE#08). Son long séjour au fond de la Mer de Chine n’a pas permis de dater précisément celle de Penghu (entre 10 000 et 70,000 ou entre 130 000 et 190 000). Son appartenance à un dénisovien a cependant pu être démontrée par l’analyse des protéines contenues dans l’os de la mandibule.
Cette découverte ne permet pas d’en savoir beaucoup plus sur la morphologie de Denisova, qui devait être proche de celle de Neandertal, mais elle apporte des preuves supplémentaires quant à sa répartition géographique. Sa découverte dans la grotte de Denisova dans l’Altaï, au sud de la Sibérie, les deux demi-mandibules du Tibet et de Taiwan, et une dent caractéristique retrouvée dans une grotte en Thaïlande sont en accord avec la présence de Denisova dans toute l’Asie continentale. Ces données archéologiques parcellaires complètent les données génétiques montrant que seules les populations asiatiques actuelles, ou originaires de cette région, présentent des introgressions dénisoviennes, héritage d’hybridations anciennes. Enfin, le fait que les plus forts taux d’introgressions dénisoviennes aient été retrouvés dans des populations indigènes des Philippines et de Nouvelle Guinée indiquent que les derniers représentants de cette lignée devaient également occuper Sunda. Ces analyses génétiques montrent aussi qu’il existait au moins trois sous-populations différentes de Denisova et que les dernières hybridations avec Moderne remontent à environ 30 000 ans (PALéO#2.5).
L’ensemble de ces données indiquent donc que Denisova a occupé toute l’Asie sur une période d’au moins 200 000 ans. Quelques publications récentes ont cependant fait le bonheur des sites internet et des réseaux sociaux recherchant les clics à tout prix, en relayant les annonces de découverte de nouvelles espèces humaines qui auraient jadis peuplé la Chine ; L’Homme de Harbin, aussi appelé Homo longi, voire Homo juluensis, dénomination qui viserait à regrouper ces différentes lignées aux morphologies crâniennes proches. Cette course à l’échalote dénoncée par de nombreux archéologues (voir site MNHN), n’est pas qu’une course à la gloire, la volonté de certains de laisser leur marque dans la petite histoire de la paléoanthropologie en nommant une nouvelle espèce humaine. Elle est aussi la persistance d’une quête de certains à vouloir apporter les preuves d’une évolution humaine locale (multi-régionalisme). Pour sa part, Jean-Jacques Hublin, comme d’autres, soutient depuis quelques temps déjà que tous les restes humains asiatiques à la morphologie « archaïque », parfois classés comme Homo erectus récents, et datant d’il y a 250 000 à 50 000 ans doivent correspondre à des dénisoviens (cours au Collège de France). Les résultats de cette dernière publication vont dans le sens de cette hypothèse. L’analyse des protéines sur l’ensemble des crânes retrouvés en Chine correspondant à des périodes compatibles avec Denisova devrait permettre à terme de clarifier ce point. Encore faudrait-t-il qu’ils soient analysables et analysés…
Nous traversons une période trouble où les sciences et les scientifiques sont attaqués même dans le pays dans lequel les investissements colossaux débutés depuis la seconde guerre mondiale avaient permis aux scientifiques du monde entier venant y travailler d’obtenir les résultats les plus novateurs dans tous les domaines. Cette période dans laquelle les « vérités » alternatives sont légions, où les opinions et les croyances deviennent des faits et où la vérité scientifique devient une croyance comme une autre est-elle propice à des travaux s’intéressant à nos origines ? Est-ce un hasard si l’Europe est à la pointe de ce domaine de recherches ?
L’étude de nos origines, et de celle des populations actuelles, a toujours été un enjeu politique pour les nationalistes de tous bords, les aidant à justifier des politiques de domination ou d’exclusion, et les poussant à nier le fait insupportable pour eux de notre origine commune et surtout africaine. A l’inverse, les travaux sur l’émergence de notre lignée, ses migrations hors d’Afrique où il a remplacé les autres lignées humaines locales et la révélation de migrations similaires au cours du Néolithique européen faisant disparaître les derniers chasseurs-cueilleurs (BRèVE#09), donnent du grain à moudre aux tenants de la théorie du grand remplacement. Les temps présents sont particulièrement durs pour certaines disciplines scientifiques qui sont effacées des sites internets et des budgets du gouvernement fédéral états-unien, effacés jusqu’à l’interdiction d’utiliser certains mots clefs. Darwin et son évolution des espèces avaient quant à eux déjà été bannis depuis des années de l’enseignement dans certains états, prémices de cette dérive anti-science. Les sciences, le débat scientifique, la liberté des sujets d’étude, les explications rationnelles et la contradiction factuelle des idéologies ne s’accordent que très mal avec les extrémismes. Je souhaite bien du courage à mes collègues chercheurs travaillant dans ces domaines maintenant sensibles, dans ces pays où ils risquent, au moins pire, de perdre leur poste au gré des décrets présidentiels. Je me sens chanceux de vivre dans une des rares régions au monde, dans cette vieille Europe parfois tant critiquée, où, pour l’instant, cette liberté est encore préservée.

Légende : à gauche : carte de l’Asie montrant en vert les terres émergées lors de la dernière période glaciaire (Sunda et Sahul) et en jaune les sites où ont été retrouvés des restes osseux attribués à Denisova (Denisova, Xiahe, Baishiya, Penghu) et en rose ceux potentiels retrouvés en Chine (adaptée de Tsutaya T et al., Science, 2025). A droite : photos de la demi-mandibule de Penghu vue de haut et de côté, reconstitution de la mandibule et représentation 3D des dents (Chang CH et al., Nat commun, 2015).
Références :
https://www.jerseyheritage.org/history/la-cotte
https://www.science.org/content/article/relics-washed-beaches-reveal-lost-world-beneath-north-sea
https://www.science.org/doi/10.1126/science.ads3888

Laisser un commentaire