Denisova est le nom d’une grotte située dans le sud de la Sibérie, dans les monts de l’Altai, tout proche de la frontière de la Russie avec la Mongolie, la Chine et le Kazakhstan. Cette grotte est devenue célèbre non pas à cause de l’ermite Denis (Dionisij) qui y aurait vécu au XVIIIème siècle, mais suite à la découverte de l’espèce humaine qui lui doit son nom, par le séquençage de l’ADN contenu dans un petit bout de phalange d’une dénisovienne. Cet hominine reste bien mystérieux – très peu d’ossements fragmentaires (une demie mandibule, des phalanges et des dents) – mais, grâce au séquençage de son génome, on sait que ce cousin germain de Neandertal occupait l’Asie où au moins trois populations différentes y ont vécu jusqu’à il y a 30 000 ans, avant de disparaître, lui aussi, à l’arrivée des Modernes avec qui ils se sont reproduits, tout comme Neandertal en Europe. De nos jours, on retrouve la trace de ces hybridations chez les asiatiques et leurs descendants des Amériques, avec les plus fortes proportions chez les autochtones de Papouasie et les aborigènes d’Australie, le record d’introgressions denisoviennes étant cependant détenu par les Aytas de l’île de Luçon aux Philippines (chronique#2.5).
Denisova est donc unique chez les hominines de part le fait qu’il a été défini par son ADN, non par ses ossements, mis à part ses dents caractéristiques. Il détient d’ailleurs le record du plus vieux ADN humain jamais séquencé (BRèVE#06). Il présente une autre singularité, celle d’avoir conquis le plateau Tibétain bien avant l’homme moderne. Cette découverte remonte à une publication de Jean-Jacques Hublin en 2019 qui a utilisé l’analyse des protéines pour démontrer que la demie mandibule dite de Xiahe, qui a été datée à -160 000 ans, appartenait à un dénisovien. Cette mandibule avait été découverte dans la grotte de Baishiya, à 3 280 m d’altitude, par un moine tibétain qui se rendait dans ce sanctuaire bouddhiste. L’étude qui vient tout juste d’être publiée dans nature et une autre plus ancienne dans Science confirment l’occupation de cette grotte par les humains sur plusieurs dizaines de milliers d’années et la présence de Denisova jusqu’à il y à environ 40 000 ans, grâce à l’analyse de l’ADN mitochondrial contenu dans le sol et celui contenu dans le fragment d’une côte, rajoutant par la même occasion une pièce au puzzle à la Prévert des restes osseux de cette espèce. Ces résultats attestent donc de la présence de Denisova sur le plateau Tibétain pendant au moins 160 000 ans, y compris en période glaciaire, faisant donc preuve d’une grande adaptabilité en ayant occupé un vaste territoire allant de ces régions de haute montagne au climat rude au sud-est asiatique (Philippines et Indonésie actuelles). Denisova semble avoir disparu à peu près en même temps de ces régions, encore une fois, peu après l’arrivée de Moderne sur ces territoires. Ce nouvel arrivant profitera de l’adaption de Denisova à ces différents environnements en lui « empruntant » certains gènes au cours de leurs rencontres. Les Papous ont ainsi hérité d’un système immunitaire boosté par celui des dénisoviens. Les Tibétains ont eux hérité entre autre d’un variant du gène EPAS1 qui code pour une protéine jouant un rôle essentiel dans la réponse au manque d’oxygène en contrôlant la synthèse de l’érythropoïétine, la fameuse EPO prisée de certains sportifs, et, donc, la quantité de globules rouges ce qui participe ainsi leur adaptation à l’altitude.
Grâce à l’ensemble de ces études on en sait finalement pas si peu sur ces mystérieux dénisoviens qui ont fait preuve d’une grande adaptabilité en s’implantant sur un vaste territoire aux environnements et climats très différents voire extrêmes. L’installation de Denisova sur le plateau tibétain au long terme est vraiment surprenante, on pensait en effet jusque récemment que seul Moderne avait réussi à occuper tous les environnements possibles, même les plus hostiles. Pour terminer, je ne peux pas m’empêcher de penser à l’album de Tintin au Tibet, aux visions de ce moine bouddhiste et à Tchang, sauvé par le Yéti le mettant à l’abri dans sa grotte… était-ce celle de Baishiya? Le Yéti est-il le lointain souvenir déformé de ces cousins « archaïques » arpentant les pentes himalayennes? Qui sait? Les derniers dénisoviens semblent avoir occupé cette grotte jusqu’à il y a 30 000 ans, mais quand est-il ailleurs, sur le reste de ce vaste plateau désertique…

Middle and Late Pleistocene Denisovan subsistence at Baishiya Karst Cave | Nature
https://www.science.org/doi/10.1126/science.abb6320
Des Dénisoviens ont vécu sur le plateau tibétain pendant 160 000 ans – Hominides
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-tintin-au-tibet-les-aventures-de-tintin

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