Le 31/07/2024. Chronique écrite sur mon téléphone, désolé par avance pour les fautes…
Non, même en cette période d’olympiades, cette chronique ne traite pas de l’histoire des affrontements entre les équipes nationales de ces deux pays de sports de balle au pied ou à la main, mais elle a plutôt pour but de faire le point sur des publications récentes qui ont étudié les périodes de transition qui se sont succédées au cours du Néolithique sur leurs territoires respectifs.
La transition néolithique en Europe représente la période pendant laquelle les populations passent de la cueillette et de la chasse, caractéristique du Mésolithique faisant suite au Paléolithique supérieur, à une économie de production alliant agriculture et élevage, marquée par la maîtrise de la céramique et l’organisation sédentaire en hameaux. Cette période se termine il y a environ 6 500 ans quand l’ensemble du continent ou presque s’est « converti » à l’agriculture.
Les études paléogénétiques des dix dernières années ont mis en évidence que cette transition n’en est pas vraiment une quand on s’intéresse aux populations puisqu’on n’assiste pas à un changement du mode de subsistance des mésolithiques locaux qui auraient ainsi réalisé leur propre révolution néolithique ou auraient adopté ce nouveau mode de vie inspiré de celui de lointains voisins, mais à l’arrivée de populations venues originellement d’Anatolie avec les plantes et les animaux domestiqués dans le Croissant Fertile bien avant leur longue migration à travers le continent européen débutée il y a près de 9 000 ans. La génétique indique que ces populations néolithiques se sont hybridées à degré variable avec les chasseurs-cueilleurs locaux qui vont disparaître brusquement (ou brutalement?) et ne vont contribuer qu’à un niveau modéré et variable au patrimoine génétique des agriculteurs néolithiques qui se sont implantés sur les mêmes territoires. Ces premiers paysans européens vont à leur tour « affronter » de nouveaux arrivants, les descendants des Yamnayas, des éleveurs nomades partis des steppes pontiques, entre l’Ukraine et le sud-ouest de la Russie, il y a un peu plus de 5 000 ans, pour « conquérir » l’ensemble du continent en mille ans environ. Ils y ont apporté leur culture et leur langue, donnant naissance à l’ensemble des langues indo-européennes parlées à l’heure actuelle par presque 3 milliards de personnes. Cette deuxième vague va apporter la dernière des composantes du patrimoine génétique des Européens dont les proportions respectives varient en fonction des régions (chronique#04).
Introduction un peu longue mais nécessaire pour bien comprendre les enjeux majeurs des recherches dans ce domaine: comment se sont passées ces « transitions »? A quel degré ces populations se sont elles mélangées ou remplacées les unes les autres? Est-ce que ça s’est passé de la même façon partout? Si remplacement il y a eu, il y a t’il eu confrontation hostile ou absorption pacifique des populations locales à la démographie moins prolifique? Ces questions sont un peu similaires à celles qui se sont posées pour Neandertal, et pour Denisova, s’effaçant à l’arrivée de l’homme anatomiquement moderne venu lui aussi du Moyen-Orient mais 35 000 ans plus tôt tout en laissant une trace indélébile de leurs échanges dans notre patrimoine génétique (chronique#2.12). Pour cette période plus récente, le nombre et la richesse des sites archéologiques et la très bonne conservation de l’ADN, ancien mais plus récent, permet d’imaginer que l’on puisse arriver à obtenir un peu plus de réponses à ces questions. La génétique est en effet le seul outil permettant de connaître de façon irréfutable l’origine des individus indépendamment de leur mode de vie et de leur culture.
Le sud de la Scandinavie et particulièrement la partie correspondant au sud de la Suède et au Danemark actuels, est une région unique pour cette période charnière. En effet, c’est l’une des dernières à avoir basculé dans le Néolithique, avec 1 000 ans de retard par rapport au reste de l’Europe centrale, et à avoir abrité des populations de chasseurs-cueilleurs mésolithiques jusqu’à il y a environ 7 000 ans. Les derniers persisteront plus au nord, en Suède et en Norvège, pendant près de deux millénaires supplémentaires. Elle a aussi subi l’arrivée de la culture de la céramique cordée issue des populations des steppes il y a 4 800 ans, et elle est très riche en sites archéologiques dans lesquels les restes humains sont très bien conservés et séquençables ce qui n’est pas le cas dans d’autres régions d’Europe intéressantes pour la même période, comme le sud de la Bretagne par exemple, où l’acidité des sols granitiques a rapidement dissout tous les squelettes et l’ADN qu’ils renfermaient… sauf quand certains des mésolithiques du cru ont eu la bonne idée de vivre au milieu de leurs déchets de coquillages, des amas coquillers, et d’y enterrer certains de leurs morts ainsi miraculeusement préservés!
Une équipe Danoise et un consortium européen ont réalisé plusieurs études à très large échelle en réalisant des datations au carbone 14, des analyses isotopiques permettant de connaître leur régime alimentaire et leur lieu de résidence, des analyses polliniques pour étudier les changements environnementaux et, bien sûr, génétiques en séquençant les génomes de plus de deux cents individus appartenant à ces trois cultures provenant de différents sites archéologiques du nord du Danemark et du sud de la Suède couvrant une période de 6 000 ans (- 10 000 à – 4 000). L’ensemble de ces travaux a été publié dans 4 articles dans la prestigieuse revue nature début 2024, un exploit dont rêve tout scientifique! D’autres articles récents ont également apportés des éléments très intéressants sur ce qui s’est passé sur le territoire français sur les mêmes périodes.
L’étude sur les populations du Danemark montrent une grande stabilité des mésolithiques qui étaient tous issus d’une même population de chasseurs-cueilleurs, mais aussi et surtout pêcheurs, homogène génétiquement sur plusieurs millénaires, de -10 000 à – 6 000, et proche des autres chasseurs-cueilleurs de l’ouest de l’Europe. Ces individus ne présentent, pas de traces d’hybridation, ni avec les chasseurs-cueilleurs de l’Est de l’Europe (Russie), ni avec les néolithiques, même pour les plus récents individus analysés. L’absence de métissage avec les nouveaux arrivants agriculteurs a aussi été constatée à plusieurs milliers de kilomètres à l’ouest, à peu près à la même époque, chez les derniers mésolithiques découverts dans les nécropoles coquillières de Teviec et d’Hoedic, deux îles du sud du Morbihan, et, quelques dizaines de milliers d’années avant, pour les derniers Neandertals qui ne présentent pas de trace d’hybridation récente avec Moderne (chronique#2.12).
Comment expliquer l’absence d’hybridation chez les mésolithiques? Est-ce tout simplement parce qu’ils n’ont pas pu croiser les néolithiques, qu’ils ont tous été intégrés aux communautés néolithiques ou parce qu’ils ont refusé tout rapport au cours de leurs rencontres? Il n’est pas forcément facile de savoir si les plus récents individus mésolithiques découverts et analysés sont bien les derniers, et si ils ont pu effectivement croiser ces nouveaux arrivants ou pas. En Bretagne, les datations indiquent que les derniers identifiés sont un peu plus anciens ou contemporains de l’arrivée des premiers néolithiques. Ces mésolithiques ne se sont pas hybridés avec les néolithiques, comme l’indiquent certains titres d’articles grand public, certes, mais sans doute pas parce qu’ils n’ont pas voulu, mais plus vraisemblablement parce qu’ils n’ont pas pu rencontrer les ancêtres des futurs bâtisseurs des célèbres alignements… Au Danemark il y a clairement eu persistence des chasseurs-cueilleurs, identifiés par la génétique, sur leur territoire d’origine alors que les premiers néolithiques étaient déjà sur place. Ils finiront eux aussi par disparaître quelques dizaines voir centaines d’années après (voir ci-après). Dans ce cas il y a bien eu chevauchement des deux populations mais sans échanges génétiques en tout cas du côté des chasseurs-cueilleurs.
Associé à de nouvelles pratiques funéraires, à l’arrivée de la céramique définissant la culture néolithique des vases à entonnoir et à un changement de ressources alimentaires, le patrimoine génétique des populations locales change radicalement vers – 5 900 avec l’apparition d’une composante majoritaire typique des populations néolithiques originaires d’Anatolie. Le changement de mode de vie, la transition néolithique, est donc ici aussi liée à un changement de population, mettant fin à un débat ancien sur une origine possiblement locale de l’agriculture. Ces analyses montrent aussi que les premiers néolithiques du Danemark ont une proportion importante de leur patrimoine génétique provenant des chasseurs-cueilleurs (10 à 30 %), leur apportant notamment le gène responsable des yeux bleus, typiques des populations mésolithiques, transmis depuis lors à leurs descendants du nord de l’Europe. Le plus surprenant c’est que cette forte proportion de patrimoine chasseurs-cueilleurs chez les néolithiques Danois n’est pas due à une contribution des mésolithiques locaux, qui sera très faible et plus tardive. Ils sont donc arrivés avec ce bagage génétique qui correspond à des hybridations plus anciennes avec d’autres populations qu’il reste à identifier. Pour la Bretagne, impossible de savoir si les néolithiques arrivant dans le Morbihan se sont hybridés avec les descendants des mésolithiques de Teviec et d’Hoedic, ils n’ont pas eu la bonne idée, eux, d’enterrer leurs morts sur des lits de coquillages… il ne reste d’eux que leur mobilier funéraire, déposé dans ces mégalithes monumentaux, comme ces magnifiques lames de hache en pierre polie que l’on peut admirer au musée de Carnac (chronique#18).
Les mésolithiques Danois ont donc disparu en tant que culture et mode de vie, ils n’ont contribué que pour une toute petite partie au génome des néolithiques locaux quelques centaines d’années après leur arrivée. Comment expliquer cette quasi absence d’échanges génétiques alors que que ces néolithiques s’étaient largement hybridés avec d’autres chasseurs-cueilleurs par le passé?
On peut imaginer des barrages culturels, refusant tout contact avec les nouveaux arrivants, comme les derniers Sentinelles des îles Andaman qui après quelques contacts chassent dorénavant à volées de flèches les intrus « civilisés » tentant d’accoster sur leur île (chronique#12), une ignorance mutuelle avec les chasseurs-cueilleurs « réfugiés » le long des côtes, comme le démontre leur alimentation riche en ressources marines, et les néolithiques agriculteurs restant dans les terres, une hostilité franche se soldant par des affrontements dont on devrait alors retrouver les traces archéologiques, ou tout simplement un peu de chacune de ces différentes possibilités avec, en prime, un avantage démographique pour les néolithiques à la fécondité beaucoup plus importante que les chasseurs-cueilleurs diluant par le nombre le patrimoine qu’ils auraient pu leur transmettre.
Les études sur le Danemark rapportent le cas unique mais très intéressant d’un individu génétiquement mésolithique découvert dans une sépulture de type néolithique et ayant eu pendant toute sa vie un régime alimentaire similaire aux agriculteurs. Cet individu a donc vécu et est décédé au sein d’une des toutes premières communauté néolithique. Est-ce un cas isolé? Est-il représentatif de ce qui a pu se passer? A-t-il eu des enfants au sein de cette communauté? Peut être pas lui, mais d’autres oui, comme le montre la découverte d’une femme hybride de première génération mi-néolithique, mi-mésolithique.
Un autre cas étonnant est celui de l’homme de Vittrup dont le crâne fracassé intentionnellement a été retrouvé dans une tourbière du nord du Danemark. Cet homme était un chasseur-cueilleur venu de Suède ou de Norvège, où il avait vécu avant de rejoindre, de gré ou de force, une communauté néolithique à l’adolescence pour le restant de sa vie. Sa mort brutale ritualisée (dépôts de poteries et d’os bovins) représente t-elle une punition en réponse à un acte répréhensible, un sacrifice d’une personne d’origine extérieure à la communauté?
Quoi qu’il en soit, ces quelques exemples indiquent que les néolithiques ont accueilli au long terme des mésolithiques, que cela se soit bien passé ou mal terminé, ce qui pourrait expliquer la contribution même faible des chasseurs-cueilleurs locaux à leur patrimoine génétique.
Avec mille ans de décalage par rapport au reste de l’Europe centrale, peut-être à cause des conditions climatiques du nord de l’Europe incompatible avec l’agriculture ou d’une présence et/ou opposition forte des chasseurs-cueilleurs retardant l’échéance, les premiers néolithiques s’installèrent donc et prospèrent sur le territoire du Danemark avant de décliner et disparaître, eux aussi, mille ans après leur arrivée. Ce déclin, mesuré aussi bien par la diminution du nombre de sites archéologiques que par la reforestation de cette région, va, comme dans d’autres régions de l’Est et du Nord de l’Europe, s’accompagner de l’émergence d’une culture différente caractérisée par la céramique cordée et ses pratiques funéraires. Ces changements sont associés à une modification profonde du patrimoine génétique des populations locales avec, à partir de – 4 800, une composante majoritairement issue des steppes pontiques et une proportion issue de néolithiques de Pologne reflétant la migration d’est en ouest de ces nouveaux arrivants. On assiste donc, pour la seconde fois ici, à un changement complet au profit cette fois ci d’une population aux origines steppiques, comme dans le reste de l’Europe, mais encore plus marquée ici, avec une contribution des néolithiques locaux très faible, comme ce qui s’était passé mille ans avant pour les mésolithiques.
En se déplaçant vers l’ouest et le sud du continent, ces changements marquant la transition entre néolithique et âge du Bronze ont été moins radicaux et se sont soldés par une proportion moins importante du patrimoine génétique steppique dans les populations résultantes, avec un clair gradient est-ouest et aussi nord-sud. Ils n’ont, par exemple, vraisemblablement pas atteint la Sardaigne, les Sardes ne présentant aucune trace de leur passage dans leur génome.
En France, des études à large échelle ont été menées pour suivre ces changements qui se sont produits il y a environ 4200 ans.
Le bassin parisien est riche en sites du Néolithique ancien correspondant à l’arrivée de groupes venant par le courant nord qui finiront par rejoindre ceux du courant sud (chronique#neo). Ces sites sont particulièrement intéressants car ils contiennent de très nombreuses sépultures extrêmement bien conservées, dans des sols calcaires permettant une très bonne conservation des ossements et donc de l’ADN.
Deux articles récents ont apporté des éléments très intéressants. Le premier décrit les résultats d’une étude à très grande échelle, similaire à celle sur le Danemark, portant sur plus de cent individus mais eux tous issus d’une même communauté et qui furent enterrés dans un même cimetière, monumental pour l’époque. Ce travail a permis de tracer les arbres généalogiques de deux familles, sur 5 à 7 générations, ayant vécu il y a 7000 ans et de montrer l’organisation patrilocale (tous les hommes étaient apparentés) et l’exogamie féminine (femmes non apparentées venant d’autres communautés) de ces populations néolithiques comme ce qui a été montré ailleurs (chronique#2.7), dans l’un des articles récents sur les populations néolithiques scandinaves (voir ci-dessous) et dans celles des mésolithiques de Téviec et d’Hoedic. Plus en rapport avec le propos de ce chapitre, une autre étude sur une sépulture regroupant 7 individus a permis d’avoir un instantané sur l’arrivée dans la région de Troyes de la nouvelle vague issue des steppes il y a 4 500 ans. Les analyses montrent que certains de ces individus étaient apparentés mais pas tous et, surtout, qu’alors que les femmes ont toutes un patrimoine génétique de type néolithique anatolien, le fils de l’une d’entre elle avait un père d’origine steppique qui lui n’a pas été retrouvé dans la sépulture. Cette étude permet donc de capturer l’arrivée, ou le passage, d’un individu de la culture cordée au sein d’une communauté néolithique 300 ans plus tard seulement qu’au Danemark. Bien que son patrimoine génétique ait pu être en partie reconstitué via l’analyse de celui de son fils, les modalités de cette rencontre resteront impossibles à déterminer en l’absence du squelette du géniteur de cet enfant. Avait-il séjourné longtemps dans cette communauté? S’agit-il d’un viol en passant comme suggéré par l’imagerie de hordes de conquérants mâles associée à ces nouveaux arrivants à une certaine époque? En tout cas, le fait que cet enfant soit le fils d’un homme et non d’une femme d’origine steppique est en accord avec les résultats collectés à l’échelle européenne montrant un biais masculin dans ces échanges se traduisant par la diffusion de leur chromosome Y (transmis seulement par les pères) devenant majoritaire sur le continent jusqu’à nos jours.
Quoi qu’il en soit, ces résultats suggèrent que l’arrivée de ce dernier courant migratoire s’est vraisemblablement déroulé de façon très différente au Danemark et dans le nord de la France.
Une des raisons pouvant expliquer cette différence est le déclin des populations néolithiques qui s’est produit dans le nord de l’Europe, notamment au Danemark, entre -5 300 et – 4 900, qui aurait précédé et facilité l’implantation des populations issues des steppes. Si les populations locales étaient affaiblie ou en train de disparaître, on peut donc imaginer que le remplacement observé ait pu se produire avec une contribution minime des populations locales diminuées en nombre et désorganisées.
Les mêmes équipes de chercheurs ont tout récemment analysé une centaine d’autres individus issus du sud de la Scandinavie couvrant cette période. Ils ont pu ainsi identifier des populations majoritairement d’origine anatolienne et établir, comme dans l’étude sur le bassin parisien, les arbres généalogiques de deux familles retrouvées dans une tombe collective mégalithique du site de Frälsegården en Scannie, cette région du sud de la Suède chère à Henning Mankell et servant de décor aux enquêtes du solitaire inspecteur Wallander. Pas de crimes à résoudre ici, en tout cas aucun signe de violence parmi les défunts… Ce que les auteurs ont recherché ici c’est la trace d’agents pathogènes qui auraient pu contribuer à fragiliser ces populations. Ils se sont intéressés à Yersinia la bactérie dont un des représentants, Yersinia pestis, est responsable de la peste noire qui décima près de la moitié de la population européenne au Moyen Âge. Une étude antérieure avait en effet mis en évidence la présence de Yersinia pestis dans cette région, et plus largement dans les populations néolithiques d’Europe de l’Est et du nord, et suggéré le rôle de cette infection dans leur déclin. Pas d’épidémie de peste bubonique cependant puisque les souches identifiées n’avaient pas encore les gènes leur permettant d’être transmises par les puces. Difficile de dire à quoi ressemblaient les maladies causées par les trois souches de Y. pestis identifiées, sans doute une maladie ressemblant à une yersiniose, une forme d’entérite causée par Y. enterocolicca et surtout Y. pseudotuberculosis dont est issue pestis. Quoi qu’il en soit, Y. pestis a été détecté chez 17% des individus, voir même 28% sur le site de Frälsegården, avec plusieurs personnes infectées sur plusieurs générations d’une même famille. Impossible de savoir si ces personnes sont mortes de cette infection. Ce qui est clair c’est que la présence de ce pathogène à une génération donnée n’a pas causé une surmortalité capable de déstabilisé l’ensemble de la communauté puisqu’ils ont bel et bien été enterrés par la génération suivante elle-même porteuse de ce germe!
Les auteurs de ces travaux et d’autres pensent cependant que l’émergence de Y. pestis et sa présence importante sur les sites néolithiques, sous-estimée par les techniques de détection utilisées, aurait joué un rôle majeur dans le déclin des groupes néolithiques d’origines antoliennes au profit des populations venant des steppes pontiques, expliquant que dans les régions d’Europe où elle sévissait, comme au Danemark, on assiste à un remplacement total des populations. À ma connaissance, aucune étude n’a été réalisée ou a rapporté la présence de Y. pestis sur l’ouest du continent à cette même époque qui ne semble pas avoir été concernée par un déclin de ces populations néolithiques avant l’arrivée des descendants des Yamnayas. C’est sans doute une des explications possibles parmi tant d’autres aux différences observées quant à leur contribution au patrimoine génétique des populations résultantes.
Qu’en est-il des chasseurs-cueilleurs-pêcheurs issues du Mésolithique qui ont quasiment tous disparus à l’arrivée des néolithiques, il y a environ 7000 ans en Bretagne et 6000 ans au Danemark? Est-ce qu’une piste infectieuse pourrait aussi en être la cause au moins en partie?
La révolution néolithique a provoqué une co-évolution des humains et des animaux d’élevages – moutons, chèvres, vaches et cochons – tous domestiqués au Moyen-Orient deux à trois mille ans avant le départ des anatoliens vers l’Europe. Ce nouveau mode de vie, avec des populations sédentaires toujours plus nombreuses au contact permanent des animaux et des pathogènes qu’ils hébergent, a été le moteur de l’évolution de notre système immunitaire sélectionnant les individus capables de survivre jusqu’à l’âge adulte à ces infections. Une des études sur les néolithiques danois et d’autres montrent que cette adaptation qui a débuté il y a 10 000 ans se paie aujourd’hui dans par des maladies auto-immunes et inflammatoires comme la maladie de Crohn et la scélorose en plaque.
De leur côté, les mésolithiques devaient disposer d’un système immunitaire adapté à leur environnement spécifique mais sans doute pas correctement armé pour résister aux pathogènes apportés par les néolithiques et leur bétail. Le contact entre ces deux populations s’est peut être soldée pour eux comme, des milliers d’années plus tard, pour les amérindiens, les aborigènes d’Australie et bien d’autres populations, qui, à l’arrivée des colonisateurs européens, verront leur population décliner drastiquement, pas à cause des armes modernes qu’ils détenaient ou de leurs exactions, mais simplement par les bactéries et les virus qu’ils portaient (chronique#12). Reste encore à le démontrer…
La génétique est un outil très puissant qui a permis de lever le voile sur beaucoup de points concernant nos origines et de démontrer que les populations européennes sont issues des métissages des différentes vagues de migration qui se sont succédées depuis l’établissement de Neandertal sur ce continent il y a 400 000 ans jusqu’à l’arrivée des Yamnayas, qui ont toutes contribué à façonner le socle de leur patrimoine génétique actuel.
La génétique ne peut cependant pas à elle seule tout expliquer. Ces études à large échelle combinant toutes les techniques moléculaires récentes et les études archéologiques minutieuses anciennes et actuelles sur des sites très bien caractérisés, permettent d’avoir des informations d’une incroyable précision et de savoir si une mère, un père et leurs enfants ont été enterrés proches les uns des autres au sein d’une même sépulture, leurs origines génétiques et géographiques, si les femmes venaient d’ailleurs, si les couples étaient monogames ou pas, et bien d’autres choses encore… l’ensemble de ces techniques ne permet cependant pas de savoir comment ces unions étaient célébrées, comment les jeunes femmes se préparaient à partir rejoindre le père de leur futurs enfants et comment elles étaient accueillies dans leur nouvelle communauté, comment s’organisait cette exogamie et si elle se concrétisait par des cérémonies autour d’un grand banquet autour d’un sanglier, avec ou sans barde…
Même si ces périodes dramatiques se sont reproduites maintes et maintes fois depuis ces époques anciennes, jusqu’aux périodes récentes pour lesquelles on peut avoir des témoignages directs, ces techniques ne permettent pas non plus de savoir comment ont été vécues ces périodes de chamboulement, ces rencontres avec les nouveaux arrivants après des centaines voire plusieurs milliers d’années de stabilité qui verront certaines de ces communautés et leur culture, comme celle des mégalithes née à l’arrivée des néolithiques en Bretagne, disparaître et d’autres changer profondément….
Quelle sera la prochaine révolution technologique? Que feront ces laboratoires de pointe quand ils auront séquencé tous les spécimens disponibles, qu’ils soient humains ou animaux, voire même l’ADN contenu dans les sols comme dans les grottes de Sibérie? Que tous les squelettes ou fragments d’os auront été passés au crible des analyses isotopiques et protéomiques?
Certains imaginaient pouvoir se servir des poteries pour avoir accès aux conversations des artisans qui les ont façonnés, marquant leur production de la vibration de leur voix comme les microsillons d’un vinyle… même si ça devenait possible, cela ne donnerait pas accès aux conversations des néolithiques de cette période où le tour de potier n’était pas encore arrivé de Mésopotamie, et encore faudrait-il pouvoir reconstituer ces langues oubliées sans écriture. Et pour les mésolithiques, eux qui ne maîtrisaient même pas la poterie? Ils ont dû pourtant se poser bien des questions en voyant s’installer les agriculteurs dans leur territoires, défrichant les forêts, construisant des maisons et vivant au milieu de leur bétail, animaux sauvages rendus dociles, surtout les vaches, versions apprivoisées des Aurochs, ces magnifiques et redoutés bovidés que leurs ancêtres vénéraient à Lascaux, transformés en animal placide, le regard vide, les apercevant passer au loin, par dessus les barrières de leurs enclos.

ttps://europepmc.org/articles/PMC6822619/bin/nihms-1053677-f0004.jpg
https://www.nature.com/articles/s41586-023-06862-3
L’homme de Cheddar, une peau sombre comme les autres Homo sapiens de l’époque… – Hominides
« Les derniers chasseurs-cueilleurs bretons ne se sont pas mélangés avec les premiers fermiers » sur https://radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-sciences/au-mesolithique-les-derniers-chasseurs-cueilleurs-bretons-ne-se-sont-pas-melange-avec-les-premiers-fermiers-7924299 via @radiofrance
Genomic ancestry and social dynamics of the last hunter-gatherers of Atlantic France | PNAS
https://www.cnrs.fr/fr/presse/7-000-ans-dhistoire-demographique-en-france
https://www.science.org/doi/10.1126/sciadv.adl2468
Repeated plague infections across six generations of Neolithic Farmers | Nature
Emergence and Spread of Basal Lineages of Yersinia pestis during the Neolithic Decline: Cell
Les infections à Yersinia – Institut Pasteur
https://fr.news.yahoo.com/apparue-scl%C3%A9rose-plaques-%C3%A9tude-dampleur-160000879.html
Quand l’ADN nous éclaire sur l’histoire de l’humanité | France Inter

Laisser un commentaire