BRèVE#07: mémoires de mammouths

Le mammouth laineux a longtemps fait partie du quotidien de nos ancêtres du Paléolithique pendant les périodes glaciaires. Lors de la dernière, qui s’est terminée il y a 12 000 ans, les premiers humains anatomiquement modernes d’Eurasie, comme Neandertal avant eux, les ont chassé, ont utilisé leurs ossements pour construire des abris et l’ivoire de leurs défenses pour sculpter ce qu’on peut considérer comme les premières œuvres d’art. Ils les ont aussi représentés sur les parois de certaines grottes ornées (voir chronique#2.9). Son territoire a évolué en fonction des variations climatiques, circulant du nord de l’Espagne à l’Amérique du Nord en occupant des paysages de toundra, la steppe à mammouths, dont une partie non négligeable se trouve actuellement sous les mers, sous la manche et la mer du nord notamment. Après plus de 400 000 ans de présence dans l’hémisphère nord et avoir survécu à plusieurs périodes interglaciaires, ces prosbiscidiens à poils longs ont fini par disparaître complètement de la surface de ces continents il y a environ 10 000 ans. Les derniers représentants de cette espèce ont survécu pendant près de 6 000 ans sur l’île de Wrangel, territoire au large de la Sibérie devenu île par la montée des eaux, peut-être protégés des menaces qui avaient fait disparaître tous leurs congénères. Mais quelles étaient ces menaces?

Ces derniers mammouths dits de Wrangel ont fini eux aussi par disparaître il y a 4 000 ans. Ce n’était plus la préhistoire, l’écriture était déjà largement répandue en Mésopotamie et en Égypte, s’ils n’avaient pas été aussi éloignés de ces empires, on aurait peut être pu retrouver des descriptions de ces derniers spécimens sur des tablettes en cunéiforme!

Il a été supposé que leur disparition était liée aux changements climatiques et environnementaux ou, surtout, à leur isolement et leur faible population responsables d’une consanguinité importante et de l’accumulation de mutations délétères qui leur auraient été fatales.

Un article publié récemment dans la prestigieuse revue Cell a remis sérieusement en question cette hypothèse. Dans cette étude, les auteurs ont réussi le tour de force de séquencer le génome de 21 mammouths datant de 50 000 à 4 000 ans dont 14 issus de l’île de Wrangel. Leurs résultats indiquent que la population de mammouths de Wrangel est sans doute issue de seulement 8 individus d’un même troupeau fondateur, ce qui a causé effectivement l’accumulation de très nombreuses mutations délétères au début de leur expansion. Cependant, ces mutations ont été purgées assez rapidement par l’élimination des individus non viables porteurs de ce fardeau génétique expliquant leur implantation stable sur plusieurs milliers d’années. Leur conclusion est donc que les mammouths de Wrangel étaient en bonne forme génétique et, qu’à travers ce prisme, ils n’ont pas d’explication à leur disparition brutale qui reste donc pour eux un mystère à éclaircir.

Les auteurs de cet article ne font pas référence à un fait majeur qui pourrait avoir eu des conséquences désastreuses pour cette dernière population de mammouths laineux. Les études archéologiques ont en effet mis en évidence un site d’occupation humaine ancien sur cet île qui a été daté à seulement 400 ans après le plus récent des squelettes de mammouth. Les défenseurs de notre espèce en feront sans doute la preuve irréfutable que nous n’y sommes pour rien… rien est moins sûre! En effet, 400 ans entre le dernier mammouth et les premiers humains c’est court en archéologie! La datation de l’arrivée des humains, chasseurs-cueilleurs mais surtout chasseurs sous ces latitudes arctiques, ne repose que sur un seul site, rien ne dit qu’il n’y en a pas d’autres plus anciens. On peut aussi imaginer que le plus récent des squelettes de mammouth découvert à ce jour ne correspond pas au dernier mais à un des derniers qui auraient pu ainsi croiser les premiers humains. Dans ma chronique#2.9, je donnais l’exemple de ce qui s’est passé à Chypre et sur les autres îles de Méditerranée où les espèces d’éléphants et hippopotames naines qui y avaient évolué depuis des milliers d’années ont subitement « mystérieusement » disparu juste avant l’arrivée des premiers hommes. En se rappelant que toutes les mégafaunes (ensemble des très grands mammifères) des Amériques et d’Océanie ainsi que les espèces de grands oiseaux terrestres des îles du Pacifique ont toutes disparues juste après l’arrivée des humains, il ne reste, à mon avis, que peu de doutes sur les raisons de cette disparition mystérieuse des derniers représentant des mammouths. Mais en science l’important est la preuve par les faits, l’absence de découverte d’une carcasse de mammouth près d’un campement humain, de pointes de flèches ou de lances fichées dans une côte ou de trace de boucheries sur les os d’une carcasse permettra la persistence de ce doute autorisant certains à penser que l’homme n’y est pour rien dans cette histoire. Heureusement, le réchauffement climatique, dont beaucoup doutent aussi de notre responsabilité, devrait permettre de nouvelles découvertes archéologiques sur cette île du cercle polaire au climat rude et au sol jusque-là protégé par le froid.

Temporal dynamics of woolly mammoth genome erosion prior to extinction: Cell