PALéO#2.13: De la ménopause à l’hypothèse de la grand-mère

Le 03 novembre 2023

La ménopause correspond à une phase difficile de la vie des femmes pendant laquelle les cycles hormonaux et les ovulations s’arrêtent, non sans effets secondaires pénibles pour celles qui la subissent. Elle signe l’arrêt définitif de la capacité à tomber enceinte au bout d’un long processus physiologique programmé dès la naissance par le stock d’ovocytes présents dans les ovaires dont une partie seulement arrivera à maturité. Ce processus et l’âge auquel il s’enclenche semble être contrôlé par des facteurs génétiques et aurait été sélectionné par l’évolution. A part l’espèce humaine, on pensait que seules les femelles cétacés de la famille des orques (baleines à dents) ont une durée vie assez longue en milieu naturel leur permettant de survivre bien au delà de la fin de leur capacité à se reproduire. Il était donc communément admis que nous étions les seuls primates concernés par ce phénomène jusqu’à la publication de cette étude mettant en évidence une ménopause chez les femelles d’une population sauvage de chimpanzés, les Ngogo du parc national de Kibale en Ouganda. Ces résultats récemment publiés dans Science ont surpris la communauté scientifique car l’ensemble des observations faites sur des groupes sauvages de bonobos et de chimpanzés, les primates les plus proches de nous d’un point de vue phylogénétique, suggérait une absence de ménopause chez ces deux espèces. Contrairement à ce qu’indiquent de très nombreux titres de la presse grand public, il semble donc que la ménopause concerne aussi « des » (pas toutes les) femelles chimpanzés en milieu naturel, reste à comprendre si cela ne concerne que cette population, pourquoi celle-ci en particulier, et ce que cela nous permet de comprendre sur les mécanismes qui ont abouti à la sélection de ce caractère chez les humains (et les orques).

L’étude des grands singes (primatologie), popularisée par Diane Fossey et Jane Goodall, peut apporter des éléments importants pour comprendre certains aspects de notre évolution et de nos comportements, grands singes bipèdes que nous sommes. Pour approfondir le sujet je vous recommande chaudement les conférences et les livres de Pascal Picq, particulièrement « Et l ‘évolution créa la femme » (Odile Jacob).

Les grands singes vivent au sein de groupes qui présentent des organisations très différentes. Par exemple, contrairement aux gorilles, dont un mâle dominant à dos argenté domine une troupe de femelles, les chimpanzés et les bonobos vivent en groupes multifemelles et multimâles, tout comme nous (en tout cas nos ancêtres lointains). Ces deux types d’organisation impliquent une compétition différente entre les mâles pour les femelles et pour la transmission de leurs gènes à une descendance la plus nombreuse possible.

Pour les gorilles il s’agit d’être le plus fort, le plus impressionnant, pour s’imposer face aux autres mâles pour la domination d’un harem, expliquant un fort dimorphisme sexuel – différences physiques entre mâles et femelles – mais une fois que les muscles ont parlé, au vainqueur toutes les femelles, la compétition s’arrête là, jusqu’au prochain défit par un mâle plus jeune, plus vigoureux, qui osera s’attaquer au dos argenté dominant mais vieillissant, au moindre signe de faiblesse ou quand l’envie de s’accoupler dépasse la crainte de l’affrontement…

Pour les chimpanzés, ce n’est pas la même histoire, il y a une promiscuité et une certaine permissivité sexuelle parmi les groupes de plusieurs dizaines d’individus mâles et femelles, même si ils sont organisés avec une certaine hiérarchie. La compétition entre mâles pour assurer la transmission de leurs gènes est à la base d’un autre trait évolutif. Plutôt qu’une course au physique imposant intenable au long terme dans des groupes où les mâles vivent ensembles, celle qui s’est déroulée dans cette espèce a abouti à des testicules de taille (très) imposante. La compétition entre mâles se joue ici dans les voies génitales femelles, par occupation du terrain; les inondant de spermatozoïdes après copulation, ceux du premier servi ont plus de chance de transmettre leur patrimoine génétique que ceux des suivants. Le gorille, lui, dont Brassens chantait qu’il fallait se méfier, a de très petits testicules par rapport à sa taille. Brassens se trompait, « ces commères [qui] lorgnaient même un endroit précis » n’ont rien pu voir de bien troublant… Bref, une fois le harem conquis par la force, plus de compétition pour la transmission des gènes. Une étude récente montre même l’accumulation de mutations délétères dans les gènes impliqués dans la formation ou la fonction des spermatozoïdes qui n’ont même plus besoin d’être performants…

La taille des testicules chez l’homme est moyenne, en tout cas beaucoup plus petits que les chimpanzés, et le dimorphisme sexuel est faible. Au Paléolithique, et sans doute depuis l’émergence du genre Homo, les humains vivaient dans des groupes multimâles et multifemelles similaires à ceux des chimpanzés, expliquant peut-être un dimorphisme sexuel peu marqué, mais la taille modeste de nos testicules semble indiquer un comportement monogame, sauf si ils étaient beaucoup plus volumineux chez nos ancêtres… malheureusement les parties molles ne fossilisent pas!  Depuis la sédentarisation et/ou le regroupement au sein d’une même « maison » d’une famille nucléaire- parents et enfants, voire grands-parents – nous avons évolué majoritairement vers des systèmes sociaux dans lesquels les hommes exercent un contrôle (coercition) envers les femmes en les isolant des autres possibles reproducteurs (voir livre de Pascal Picq). Cette diminution de la compétition sexuelle nous conduit-elle vers une diminution de la taille de nos testicules? Il est en tout cas clairement établi que la qualité de notre sperme décline inexorablement, sur ce point nous nous rapprochons sans doute des gorilles, mais pour des raisons différentes, en tout cas dans la majorité des sociétés actuelles.

Enfin, contrairement aux gorilles, et à de nombreuses autres espèces de primates, où les jeunes mâles quittent leur groupe, les chimpanzés pratiquent l’exogamie féminine au cours de laquelle ce sont les femelles qui quittent leur groupe de naissance à la puberté pour en rejoindre un autre. J’ai déjà abordé ce point ailleurs (PALéO#2.7, 2.12), mais, en bref, les études de paléogénétique indiquent que Neandertal ainsi que les populations européennes du Néolithique et de l’Age de Bronze vivaient aussi dans des communautés d’hommes apparentés et de femmes venant d’ailleurs. Cette exogamie féminine permet d’éviter la consanguinité. Elle permettrait également d’éviter les liens forts entre mères et filles (et petites-filles) assurant ainsi la dominance des mâles sur des femelles isolées au sein d’un groupe où seuls les mâles ont des liens familiaux forts.

Pour en revenir à la ménopause, avant cette dernière découverte chez les chimpanzés Ngogo, nous pensions donc être la seule espèce de primate concernée par ce processus, ce qui a soulevé une question importante; quel serait l’avantage d’avoir des femelles survivant plusieurs années sans participer à la reproduction du groupe?

Un point important est l’âge que peuvent atteindre les individus d’une espèce en milieu naturel; l’espérance de vie permet-elle aux femelles de dépasser l’âge de la ménopause ? C’est le cas des orques et des femmes aussi, en tout cas dans certaines conditions de vies favorables y compris dans des populations actuelles de chasseurs-cueilleurs. Pour les chimpanzés, il avait été constaté qu’en captivité, comme pour beaucoup d’autres espèces de mammifères, les femelles peuvent vivre bien au delà de la fin de leur capacité à se reproduire, ce qui ne serait pas le cas dans la plupart des groupes en milieu naturel où l’espérance de vie est trop courte. Une des hypothèses avancées pour la population Ngogo est que leur isolement, loin des humains et de leurs menaces (maladies, prédation, destruction des écosystèmes) et l’absence de prédateurs naturels dans leur environnement proche, y permet une espérance de vie des femelles post-ménopause.

L’hypothèse dite de la grand-mère a été émise pour les espèces dans lesquelles les femelles présentent une ménopause sur 20 à 40% de leur durée de vie, voire plus chez certaines femmes actuellement. Ne procréant plus, elles permettraient cependant un meilleur succès reproductif de leur groupe soit en s’occupant de leur descendance et/ou de celle des autres, correspondant à un rôle de grand-mère, soit en participant à d’autres tâches utiles pour la communauté, soit en évitant une compétition entre femelles pour l’accès aux ressources alimentaires indispensables au coût énergétique que demande la reproduction, ou un peu des trois possibilité à la fois…

Chez les humains, l’aspect bénéfique des grands-mères sur la fécondité de leurs filles a été mis en évidence par des études sur des populations récentes au Canada qui ont indiqué, qu’en effet, les femmes vivant près de leur mère avaient plus d’enfants que celles qui en étaient éloignées géographiquement. Mais attention, l’hypothèse est dite de la grand-mère mais, chez les animaux, elle ne correspond pas à un rôle de grand-mère auprès de ses petits-enfants tel qu’on le conçoit aujourd’hui pour les humains.

Chez les orques, les femelles âgées ménopausées jouent un rôle clef au sein des groupes dans lesquels elles résident en organisant une collaboration intra-groupe et en transmettant leur savoir faire en terme de chasse au sein du groupe, contribuant ainsi au succès reproductif de ses propres enfants et des autres. Il a aussi été invoqué le fait que leur ménopause favoriserait la succès reproducteur de leurs filles et des autres jeunes femelles en évitant la compétition pour les ressources alimentaires nécessaires pour mener à terme une grossesse et l’allaitement des petits.

Pour les chimpanzés, l’exogamie féminine empêche la collaboration mère-fille puisque les femelles quittent leur groupe de naissance. Les mères assez âgées pour être grand-mère cohabitent donc avec des femelles du même âge ou plus jeunes avec lesquelles elles n’ont aucun lien et qui peuvent se reproduire avec leurs fils ou avec d’autres mâles du groupe y compris le père de leurs propres enfants. Pas plus que les mâles qui ne semblent pas savoir qui sont leurs enfants et ne montrent pas de fibre paternelle, les femelles chimpanzés, même les Ngogo ménopausées, ne sont pas des grands-mères pour leurs petits-enfants, elles ne semble pas particulièrement s’intéresser aux enfants du groupe… donc, pas de mamie s’occupant de leurs petits enfants, leur récoltant quelques fourmis ou autres termites pour le goûter ou les épouillant avant que leurs parents ne rentre de la cueillette ou de la chasse, sans genrer ses activités pour ne froisser personne! 

Les auteurs de l’étude sur les Ngogo penchent plutôt vers la possibilité que la ménopause y soit une adaptation à leur durée de vie plus longue, évitant la compétition pour les ressources alimentaires et permettant de favoriser les mères jeunes à la fécondité plus importante, comme ce qui a été proposé pour les orques et dans certaines études ethnographiques.  Reste à savoir si ces femelles Ngogo, grands-mères sans l’être ni le savoir, participent à la vie du groupe en transmettant leur savoir faire comme chez les orques. Les observations des primatologues ont en effet rapporté que les femelles chimpanzés sont capables de fabriquer certains outils qu’elles utilisent notamment pour chasser de petits mammifères.

Observée depuis longtemps en captivité, et maintenant en milieu naturel, la ménopause semble donc bien exister chez les chimpanzés, nos plus proches cousins, à condition que les femelles puissent vivre suffisamment longtemps. Les mécanismes évolutifs qui ont sélectionné cet arrêt de la reproduction chez certains mammifères semblent reposer sur la compétition entre femelles pour les ressources alimentaires nécessaires à la survie de la progéniture des plus jeunes d’entre elles. On est donc loin de l’effet « grand-mère » de l’hypothèse. Le rôle de grand-mère tel que nous le connaissons, nécessite en effet une organisation sociale particulière et la conscience du lien direct avec la descendance de sa propre progéniture. Pour les chimpanzés ce lien ne semble pas exister. L’exogamie féminine y est sans doute pour beaucoup. Comment identifier ce lien quand les petits-enfants ne sont pas les enfants de sa propre fille?

Comment ce lien s’est-il alors organisé dans les sociétés humaines anciennes et quand est-il est apparu? Je vous avoue que je n’ai pas trouvé ni beaucoup recherché de publications sur ce sujet et si vous en avez à me conseiller, je suis preneur! En terme d’évolution, il faut se replacer dans le contexte des groupes humains jusqu’au paléolithique récent. Petits groupes où l’exogamie féminine était sans doute la règle générale, les femmes, jeunes ou âgées et possiblement ménopausées, si leur espérance de vie le permettait, étaient les mères des hommes du groupe, tous frères ou cousins. Est-ce que les relations au sein de ces groupes étaient monogames, comme la taille de nos testicules le suggère, ou est-ce qu’une promiscuité sexuelle existait comme pour les chimpanzés, interdisant aux pères, et donc aussi à leurs mères, de savoir qui étaient leurs enfants et encore moins leurs petits-enfants? Quoi qu’il en soit, les jeunes mères provenant d’autres groupes s’y retrouvaient isolées auprès de leur belle-mère, ménopausées ou pas, une relation complexe qui remonte donc à la nuit des temps…

Ma Rainey, a menopausal female, in Kibale National Park, Uganda. KEVIN LANGERGRABER / ARIZONA STATE UNIVERSITY

Bibliographie:

https://www.science.org/doi/10.1126/science.add5473

https://www.sciencesetavenir.fr/animaux/primates/la-menopause-existe-aussi-chez-les-femelles-chimpanzes-decouvrent-des-scientifiques_174762

https://theconversation.com/a-qui-profite-la-menopause-et-pourquoi-nexiste-t-elle-que-chez-lhumain-et-les-baleines-135718

https://fondation-lamap.org/documentation-scientifique/vie-sociale-des-hominides

https://www.geo.fr/animaux/jane-goodall-8-choses-a-savoir-sur-la-primatologue-qui-a-change-notre-regard-sur-les-chimpanzes-195156

https://www.radiofrance.fr/franceculture/dian-fossey-pionniere-de-la-protection-animale-4688214

https://www.liberation.fr/futurs/2018/12/23/chez-les-singes-tous-les-coups-sont-dans-la-nature_1699504/

https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2023.10.27.564379v1

https://www.lapresse.ca/vivre/sante/201903/14/01-5218286-geographie-et-nombre-denfants-lhypothese-de-la-grand-mere-confirmee.php

https://www.sciencesetavenir.fr/animaux/les-femelles-menopausees-des-meneuses-utiles-chez-les-orques_100657

https://www.sciencesetavenir.fr/animaux/animaux-marins/la-menopause-chez-les-orques-s-explique-aussi-par-un-conflit-mere-fille_109733

https://www.mnhn.fr/fr/sommes-nous-les-seuls-etres-vivants-a-fabriquer-des-outils

7 réponses à « PALéO#2.13: De la ménopause à l’hypothèse de la grand-mère »

  1. j’espère que vous m’autorisez à recopier une partie de votre article sur la ménopause des chimpanzés auprès de mes collègues médecins en citant votre bolg , bien sûr !

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    1. Bien sûr! Avec plaisir…

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    2. Attendez juste un peu que je corrige quelques coquilles… 😉

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    3. Bonjour, l’avez vous partagé? Avez vous eu des retours?

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      1. Oui beaucoup de retours très favorables de mes collègues , quelques sceptiques bien sûr comme toujours . Votre article les a vivement intéressés !

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      2. Merci pour ce retour!

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  2. nices!! 86BRéVE#08: Denisova (presque) sur le toit du monde!

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