PALéO#2.8: Une patte d’ours, un pou et un chas lèvent le voile sur la fin de notre nudité!

Le 20/01/2023

Les enfants nous replongent souvent dans des situations qu’on avait nous-même vécues mais pour la plupart complètement oubliées, bien enfouies au fond de notre mémoire, qui remontent soudainement à la surface comme une évidence. C’est ce que j’ai ressenti quand, pour la première fois, mon fils est rentré de l’école en se grattant la tête avec insistance… des poux… j’avais même oublié que ces petits arthropodes hématophages existaient!

La très grande majorité des mammifères sont velus, y compris les grands singes, même nos plus proches cousins Chimpanzés et Bonobos. Comme les éléphants et les morses, nous – en tout cas la majorité d’entre nous – avons perdu la plupart de nos poils corporels, ils ne persistent en nombre qu’au niveau de la tête, cheveux et barbe, et au niveau du pubis. Les facteurs génétiques qui contrôlent l’abondance de notre pilosité commencent à être mieux compris, notamment grâce à l’étude de pathologies caractérisées par une pilosité abondante comme l’hirsutisme ou l’hypertrichose. Certains espèrent même de ces travaux des solutions pour éviter la chute précoce de ceux qui recouvrent le sommet de notre crâne! L’avantage (sélectif) que nos ancêtres, les premiers représentant du genre Homo, ont tiré de cette perte de pilosité, est une capacité accrue à éliminer la chaleur corporelle en cas d’effort soutenu. Sous les climats chauds de l’Afrique originelle, l’absence de poils leur aurait permis de courir sur de très longues distances en évitant la surchauffe grâce à l’évaporation de la sueur, contrairement aux proies elles velues qu’ils poursuivaient jusqu’à leur épuisement. Reste à comprendre les mécanismes à la base de la sélection de la persistance de ces touffes de poils sur la tête et sur le pubis et leurs fonctions respectives? Pour les cheveux, on peut aisément penser à une coiffe naturelle protégeant notre précieux cerveau des agressions thermiques du soleil. Les poils pubiens, eux, permettraient une meilleure diffusion des phéromones, des hormones sécrétées par des glandes sudoripares spécifiques situées au niveau de l’aine, impliquées dans l’attirance et le désir sexuel…

Ce qui est fascinant pour le propos de cette chronique, c’est que chacune de nos deux touffes de poils possède son parasite spécifique, le pou du pubis ou morpion en bas, et le pou de tête en haut. Ces deux arthropodes sont des cousins, Pthirus pubis et Pediculus humanus capitis, chacun adapté à leur niche écologique et surtout au diamètre des poils auxquels ils s’accrochent avec leurs pinces expliquant leur répartition stricte. Ils se transmettent par contacts entre individus infestés, tête-tête, pubis-pubis. J’ai lu que les morpions pouvaient se loger dans la barbe, je vous laisse deviner quels types contacts il faut imaginer dans ce cas précis!

L’étude de leur évolution nous en apprend beaucoup sur celle de notre propre espèce et sur nos relations, à tous les sens du terme, avec les autres grands singes. Le pou de tête est très proche du pou du chimpanzé. Les analyses génétiques (horloge moléculaire) montrent que ces deux espèces se sont séparées il y a plus de 5,6 millions d’années ce qui correspond à peu près à la date à laquelle leurs deux espèces hôtes se sont séparées (> 6 millions d’années), chacun gardant son lot de pou. Il existe cependant actuellement plusieurs populations de pou de tête sur le globe. Une des explications avancées est qu’elles seraient le témoin des contacts entre les hommes modernes fraichement sortis d’Afrique et les populations d’humains « archaïques » – Neandertal en Europe et Denisova ou des descendants d’Homo erectus en Asie – chez lesquelles différentes sous lignées de poux auraient évolué séparément pendant plusieurs centaines de milliers d’années avant le temps des grands échanges, comme pour nos gènes (chroniques#2.3, #2.5). La plus grande surprise est venue de l’origine du morpion. La génétique montre en effet qu’il est issu du pou du Gorille et qu’il aurait colonisé nos poils pubiens il y a plus de 3 millions d’années, à l’époque des tous premiers représentants du genre Homo… Là encore, je ne veux rien sous entendre sur les descendants de Lucie, je vous laisse imaginer les hypothèses possibles quant au contexte de cette transmission!

Mais ce que l’histoire de nos poux nous apprend sur nous ne s’arrête pas là! Il existe un troisième membre dans cette famille d’arthropodes urticants, le pou du corps – Pediculus humanus humanus – proche du pou de tête mais qui s’est éloigné de notre crâne pour occuper une autre niche écologique plus récemment disponible, nos vêtements, dans lesquels il a choisi d’y pondre ses œufs. Ce pou a fait des ravages pendant des millénaires mais il a eu tendance à disparaître dans nos sociétés industrialisées grâce à l’amélioration des conditions d’hygiène. Il continue à infester certaines populations défavorisées (sans domicile fixe, réfugiés et migrants fuyant les guerres). Il a été et est encore responsable de la transmission de nombreuses maladies comme le thyphus et la fièvre dite des tranchées. Cette dernière a été mise en évidence notamment pendant la première guerre mondiale. Elle touchait donc les « poilus » qui avaient été surnommés ainsi non pas à cause de leurs poux mais en raison de leur courage, les poils étant un gage de virilité et donc de courage, comme chacun le sait! Pour le pou du corps, la génétique et les études évolutives apportent là encore une information très intéressante. Elles ont révélé que pou du corps et pou de tête se sont séparés il y a 80-110 000 ans ce qui a des implications importantes sur la datation du début de la fin de notre nudité.

Pour que les différentes populations humaines puissent coloniser les régions du septentrionales de l’hémisphère nord et ses climats bien plus froids que ceux de l’Afrique, il a bien fallu qu’ils se couvrent le corps de vêtements en commençant par des peaux de bêtes bien avant de mettre au point le tissage à la fin du Paléolithique (chronique#19). Le premier a avoir affronté cette situation est Neandertal et son ancêtre heidelbergensis dont on retrouve les traces sur plusieurs centaines de milliers d’années dans tout le nord de l’Europe jusqu’en Sibérie, à la bordure des zones couvertes de glaciers (frise#2). Les Moderne eux n’arrivèrent que bien plus tard dans ces régions froides . Mis à part le cas d’Ötzi, ce célèbre hibernatus du Néolithique, dont on a pu reconstituer la garde robe, le problème des vêtements, qu’ils ne soient que de simples capes en peau de bêtes, comme les Yagans de la Terre de Feu, ou plus sophistiqués, comme des tenues royales sous les règnes des descendants de Gilgamesh, est qu’ils ne laissent pas de traces archéologiques.

Les éléments permettant de dater les premiers vêtements, comme l’émergence du pou du corps, sont donc indirects. Tout récemment des traces de découpe sur les os d’une patte d’ours des cavernes, découverts dans le site de Schöningen en Allemagne, ont suggéré que des Neandertal avaient précautionneusement et intentionnellement prélevé la peau de cet animal, cette partie du corps n’ayant en effet aucun intérêt nutritif. Ces petites éraflures font remonter à 300 000 ans l’utilisation des peaux, reste à savoir si c’était pour se couvrir la nuit, pour décorer l’intérieur de leurs grottes ou pour la confection d’une des premières collections hiver du Paléolithique. D’autres éléments indirects ont été découverts au Maroc, non loin de Djebel Irhoud où ont été retrouvés les restes des plus anciens ancêtres directs de la lignée Moderne (chronique#2.4). Une soixante d’outils en os ont en effet été retrouvés dans la grotte des Contrebandiers près de Rabbat, ils présentent des formes et des traces d’usure compatibles avec leur utilisation pour le travail des peaux (lissoirs). Les plus anciens de ces outils ont 120 000 ans et ressemblent à de nombreux autres qui seront retrouvés en Europe au cours du Paléolithique supérieur. Reste à découvrir si dans ces contrées plus chaudes les peaux étaient utilisées pour des vêtements ou plutôt pour confectionner des besaces ou des gourdes.

Enfin, l’innovation la plus importante, hormis peut-être le tannage des peaux par la fumée, est l’aiguille à chas. Des aiguilles à coudre en os ou en ivoire, ressemblant comme deux gouttes d’eau à celles que nous connaissons, ont été retrouvées en Europe, en Sibérie, en Asie et en Amérique du nord. La plus ancienne a été retrouvée à Denisova, encore une première pour cette grotte de Sibérie, et datée de 45 000 ans. Cette datation a été remise en question, la plupart des autres aiguilles les plus anciennes datent d’environ 25 000 ans et seraient donc les œuvres des Moderne du Paléolithique supérieur. La mise au point de l’aiguille à chas implique également l’invention du fil à coudre suffisamment fins pour passer dans cette petite ouverture. Des restes de cordes ou d’outils pour fabriquer des cordes ont été retrouvé en Europe. Datés de 45 000 ans environ, ces artéfacts ont été attribués respectivement à Neandertal et Moderne. Ne restait plus qu’à miniaturiser le processus! Il n’y a pas de trace de ces fils à coudre paléolithiques mais là encore, en négatif, les parures datant de la même époque que les aiguilles, les colliers et les coiffes de coquillages, ainsi que les perles brodées sur les tenues funéraires (chronique#2.4), sont là pour témoigner de leur existence.

De fil en aiguille, la couture était donc née et avec elle les équipements – vêtements, chaussures, sacs, toiles – nécessaires pour conquérir ces grands espaces enneigés, à la faune importante et facilement repérable sur ce fond blanc immaculé. Elle permit, dans ces milieux très hostiles, la survie des familles d’humains en route vers les Amériques, et de leurs poux les plus frileux qui avaient colonisé les replis douillet de de cette seconde peau. Comme pour les perles et les parures (chronique#2.4), la couture est donc une activité essentielle, qui a permis à nos ancêtres de conquérir des territoires immenses auxquels ces lointains descendants de grands singes africains n’étaient pas adapté. L’aiguille à chas, l’invention de ce petit trou est fascinante pour ce qu’elle a permis d’accomplir, et aussi, si on y réfléchit bien, un des rares outils qui, mis à part les matériaux pour les fabriquer, n’a pas évolué depuis plus de 25 000 ans et qu’on utilise toujours aujourd’hui à l’ère débutante de l’intelligence artificielle et de ChatGPT. Je lui ai d’ailleurs demandé quel rôle avait joué la couture dans l’histoire de l’humanité. Réponse argumentée et prudente (voir ci-dessous), l’aiguille à coudre a « probablement joué un rôle important »… si iel le dit…

Dialogue avec ChatGPT:

AB: D’après vous l’aiguille à coudre a-t-elle joué un rôle important dans l’histoire de l’humanité?

ChatGPT: L’aiguille à coudre a probablement joué un rôle important dans l’histoire de l’humanité en permettant aux hommes anatomiquement modernes de fabriquer des vêtements plus efficaces et des accessoires pour se protéger contre les intempéries et les conditions climatiques extrêmes. Cela a également permis de fabriquer des vêtements plus élaborés et des accessoires pour des fins esthétiques ou sociales.
De plus, la couture a également joué un rôle important dans les premières sociétés humaines en permettant de fabriquer des sacs, des outils de transport, des abris, etc. Cela a permis un déplacement plus facile des groupes et une adaptation plus efficace aux différentes régions géographiques.
Enfin, l’aiguille à coudre a également joué un rôle important dans l’évolution des technologies, en permettant d’améliorer les méthodes de couture et de tissage, et ainsi de développer des textiles plus résistants et plus confortables.
En résumé, l’aiguille à coudre a probablement joué un rôle important dans l’histoire de l’humanité en permettant aux hommes anatomiquement modernes de s’adapter aux conditions climatiques et en favorisant le développement des sociétés humaines.

Sur la gauche, en haut: un pou de cheveu et de son cousin le pou de corps. en bas: un pou de pubis ou morpion (crab in English). Sur la droite, aiguille à chas (grotte du Gourdan, Haute-Garonne, entre -17/10 000). Références des photos sont dans les liens (Wikipedia).

Références:

https://www.nationalgeographic.fr/sciences/histoire-de-lhomme-si-les-poux-pouvaient-parler

https://www.radiofrance.fr/franceinter/pourquoi-les-poils-pubiens-sont-ils-bons-pour-notre-sante-1040738

https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fcimb.2019.00474/full

https://www.letemps.ch/sciences/chercheurs-ont-reconstitue-dressing-dotzi-lhomme-glaces

https://www.museum.toulouse.fr/-/aux-origines-de-la-couture-les-aiguilles-a-chas-du-paleolithique

https://www.larecherche.fr/pr%C3%A9histoire-arch%C3%A9ologie/quand-est-n%C3%A9-lhabillement?fbclid=IwAR08_oMPzkuzzv6hBn1m6WkdtEDQ8LrjcZg0Z00eUKccRxrg4iCvhZmg0MI

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2021/09/24/au-maroc-decouverte-d-outils-de-couture-en-os-vieux-de-120-000-ans_6095869_3212.html

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2589004221009561

https://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/archeologie-voici-vetements-mode-il-y-300-000-ans-102643/

https://uni-tuebingen.de/en/university/news-and-publications/newsfullview-news/article/humans-have-been-using-bear-skins-for-at-least-300000-years/