le 07/05/2022
Quand les premiers représentants de notre lignée sont-ils apparus? Qu’est ce qui fait de nous une espèce humaine à part? Même si certaines de nos productions matérielles peuvent être utilisées pour essayer de répondre à ces questions fondamentales, les paléoanthropologues, qui sont pour certains à la quête des fossiles de notre lignée, et parfois à quel prix (PALéO#2.1), sont à la recherche de marqueurs physiques, visibles sur les squelettes, leur permettant de différencier et de classer les différentes espèces humaines qui se sont succédé. Nous savons que Homo sapiens, l’homme anatomiquement moderne (Moderne), est apparu il y a plus de 200 000 ans quelque part en Afrique (est, sud ou nord?). Pour essayer de répondre plus précisément aux questions où et quand, il est essentiel d’identifier des critères morphologiques qui permettent de définir l’engagement dans la lignée Moderne. La plupart de ces critères reposent sur l’étude comparative des crânes qui sont parfois complets mais la plupart du temps fragmentés, calotte crânienne, face et/ou mandibules, dont chaque partie peut apporter des renseignements précieux pour identifier la lignée à laquelle appartenait l’individu en question. De toutes ces comparaisons, certains traits, soit en positif (si on voit ça, on peut dire que), soit en négatif (si il n’y a pas ça, on peut avancer que), ont permis d’y voir un peu plus clair mais la partie de notre anatomie qui semble nous différencier, nous et nos premiers ancêtres Moderne, de toutes les autres lignées n’est pas celle à laquelle on aurait pu penser a priori…
Une des caractéristiques les plus simple à mesurer sur les crânes, sauf bien sur quand on a que la mandibule à se mettre sous la dent, est le volume de la boîte crânienne, reflet de celui du cerveau. L’augmentation du volume cérébral est une constante tout au long de l’évolution de l’espèce humaine. Nous sommes des grands singes bipèdes avec des cerveaux de plus en plus gros, même si cette tendance exponentielle en marche depuis 2 millions d’années semble faire marche arrière depuis la fin du Paléolithique; nous avons en moyenne des cerveaux plus petits que Cro-Magnon et ses contemporains d’il y a plus de 20 000 ans. Cette diminution du volume cérébral ne risque pas de s’infléchir dans le futur proche; il y a-t-il vraiment besoin d’avoir un gros cerveau performant pour passer ses journées à regarder des vidéos de chat sur Instagram… notre intelligence est devenue collective! Même si elle a tendance à diminuer sur la période récente, l’augmentation du volume de la boite crânienne peut-il être un marqueur de la lignée Moderne? La réponse est non. Le crâne (et le cerveau) de Neandertal a suivi exactement, et en parallèle, la même trajectoire que la notre. Les derniers Néandertaliens d’Europe de l’ouest avaient même un cerveau plus gros que les Moderne de la même période.
Si le volume de la boîte crânienne ne permet pas de différencier Moderne de Neandertal, sa forme générale est, elle, très différente. Neandertal avait un crâne qui avait conservé des caractères proches de ceux d’Homo erectus, allongé dans l’axe antéro-postérieur, avec un front fuyant. Cette différence de forme du crâne fait que le profil de Neandertal était très différent de celui de Moderne (voir ci-après), mais reflète aussi une organisation du cerveau différente, comme le montre les moulages de l’endocrâne (PALéO#2.3). Notre boîte crânienne, celle des Modernes, est plus globulaire, en forme de fer à cheval en vue postérieure, avec un front plus haut et clairement plus marqué. Des études récentes ont d’ailleurs montré que certains facteurs génétiques hérités de Neandertal étaient impliqués dans la forme du crâne des Européens actuels. Même si l’étude de la forme du crâne a pendant longtemps servi les thèses les plus nauséabondes en participant à la mise en place des concepts de races et de toutes ses dérives (crânes brachycéphale ou dolichocéphale), elle apporte ici des éléments importants permettant de faire pencher la balance vers la lignée Moderne, en sachant qu’il a existé et qu’il existe toujours une grande diversité parmi les sapiens. Des outils informatiques puissants récemment mis en place par le laboratoire de Jean-Jacques Hublin permettent de comparer de nombreux paramètres et d’indiquer le taux de modernité par comparaison avec de très nombreux autres crânes de différentes lignées humaines. Ces outils lui ont permis de placer les humains découverts à Djebel-Irhoud parmi les plus anciens ancêtres de la lignée Moderne et de faire du Maroc l’un de ses berceaux potentiels.
Une différence importante parmi les humains, quoique négative (absence de), est la forte diminution du bourrelet sus-orbitaire chez Moderne alors qu’il est présent et très marqué chez tous les autres hominines. Ce bourrelet correspond à un épaississement de l’os, juste au dessus des cavités orbitaires, se projetant vers l’avant, formant comme une plateforme au dessus des yeux. Ces bourrelets sont très marqués chez erectus, même les plus récents en Asie, et chez Neandertal. Il n’y a pas de consensus sur la fonction possible de ces structures. Certains les voient plutôt comme un caractère sexuel secondaire, plus marqué chez les mâles. Il semblerait par contre que la diminution de leur taille chez Moderne aurait favorisé la mobilité des sourcils et donc notre expressivité, ce qui aurait participé au développement de la communication et des liens sociaux qui seraient à la base de notre succès évolutif dévastateur. C’est vrai qu’on n’y pensait pas forcément en contexte pré-pandémique mais le port du masque nous a révélé l’importance de ces deux bandes velues mobiles au dessus des yeux pour faire passer certains messages. J’ai juste ici une pensée pour Neandertal qui, en plus de porter des gènes qui le rendaient plus sensibles aux formes graves de COVID (PALéO#2.3), aurait été bien handicapé pour communiquer avec ses semblables…
On en vient maintenant à la face, à cette partie du crâne qui détermine l’aspect de notre visage, notre identité. Les différences entre Moderne et Neandertal (et autres formes humaines archaïques) sont aussi assez importantes. Alors que Neandertal avait une face globalement projetée vers l’avant (prognathisme mésofacial), nous avons une face aplatie formant du front au menton une ligne quasi-verticale, qui résulte en partie de la réduction de la taille des mâchoires supérieure et inférieure. Ces différences sont flagrantes quand on compare les deux profils, donnant l’impression que le crâne de Moderne a été compressé entre deux étaux… Des hypothèses récentes suggèrent que ce processus évolutif très rapide chez Moderne serait lié à notre auto-domestication, conséquence de notre sociabilité exacerbée. L’étude du processus de domestication chez les animaux a en effet mis en évidence des différences morphologiques importantes par rapport aux espèces sauvages, laissant au cours du Néolithique des traces visibles sur les squelettes (cf chroniques du Néolithique) incluant une diminution de la taille, de celle du cerveau et des caractères sexuels secondaires marqués concernant notamment les attributs agressifs chez les mâles (cornes, crocs, mâchoires). Cette auto-domestication serait donc responsable de la différenciation définitive de Moderne de tous les autres descendants d’erectus et de l’apparition d’une différence morphologique apparemment anodine mais qui lui est propre, le menton.
Le menton correspond à un bourrelet osseux à l’avant de la mandibule (mâchoire inférieure) qui serait apparu en même temps et qui découlerait de sa réduction de taille et de robustesse chez Moderne. Il n’y a pour l’instant pas de fonction physiologique connue à cette excroissance osseuse spécifique de notre lignée. Nous nous sommes donc retrouvés affublés de cette proéminence que nous pointons fièrement vers l’avant, bien fier de cet appendice, comme un geste ancestral de défis aux autres humains qui eux n’en avaient pas, comme symbole de notre insatiable avancée à la surface du globe. Mais ce menton qui nous caractérise n’a vraiment pas de réelle fonction?
Comme dans les paroles de la célèbre chanson de mon enfance sur une autre de nos excroissances, et un peu à la manière des Barbapapas, le menton peut-être court, long, carré, rond, étroit, saillant (en galoche) ou fuyant. Ces différences participent à notre identité et peuvent être le sujet de complexes expliquant que mes recherches sur Google m’ont souvent conduit vers des sites de chirurgie esthétique proposant diverses « génioplastie ». Ceci expliquant peut-être cela, d’après santéplusmag et les croyances populaires, le menton serait le reflet de notre « véritable » personnalité. Un menton fuyant par exemple est supposé révéler notre introversion, notre incapacité à interagir avec les autres, expliquant qu’une petite rallonge finisse par s’imposer à certains et certaines qui en sont affublés. Le menton en galoche, dont on a depuis longtemps pourvu les sorcières (avec quelques poils et poireaux), est lui aussi associé à de fortes demandes de corrections chirurgicales. Une fossette peut aussi venir décorer cet appendice, quel qu’en soit sa forme, sans lien avec la nature du bourrelet osseux sous-jacent. Certaines ont participé au charme légendaire et à la célébrité de certains acteurs (Ben Affleck, les Douglas père et fils, Russell Crowe). Toujours d’après Santéplusmag, la fossette serait signe de force de caractère. Je n’ai par contre pas trouvé d’indication qu’il y aurait une combinatoire possible entre forme du menton et fossette… Ces croyances ont-elles un sens? Peut-être que oui finalement. Peut-être que l’évolution a sélectionné ces différences de forme de menton pour nous aider nous, animal social, à indiquer notre caractère à nos congénères et ou à étoffer notre expressivité sans avoir recours au langage… peut-être que les gènes qui les contrôlent sont aussi impliqués dans ce qui détermine notre caractère profond… ce sont peut-être des pistes à explorer!
Enfin, je ne peux pas finir cette chronique sur le menton des hommes modernes sans parler des champions du monde en la matière. L’acromégalie qui correspond plus à un allongement de la mandibule (prognathisme) qu’au seul allongement du menton, elle est liée à une surproduction de l’hormone de croissance, hormone que se seraient injectés les jumeaux Bogdanov pour lutter contre leur vieillissement. Le COVID n’a pas permis de savoir si ce traitement avait fonctionné, mais il explique très certainement la croissance démesurée de leurs mentons surdimensionnés. Finalement, à défaut de pouvoir voyager dans l’hyperespace, les deux créateurs de temps X ont quand même réussi leur transformation en hypermodernes!


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