PALéO#2.1: Cachez ce fémur que je ne saurais voir! Dérapages en série dans la course au plus ancien ancêtre du genre Homo…

le 12/04/2022

Pour publier dans les grands journaux scientifiques il faut, le plus souvent, beaucoup de travail, les budgets pour le faire, un peu de chance et une bonne dose de flair pour sentir le scoop qui appâtera les éditeurs sensibles à l’impact de leurs futures publications dans cette course folle, mercantile, futile et délétère à l’audimat (facteur d’impact), à laquelle ils se livrent pour maintenir leur système économique et à laquelle participent aussi les scientifiques, poussés par le système d’évaluation, des modes de financement, et par l’égo, entretenant par la même ce système moribond. La paléoanthropologie est un des domaines phare pour ces grands journaux scientifiques (Nature et Science) dont les avancées majeures sont couramment relayées dans la presse grand public, et pas uniquement depuis les données incroyables apportées par la paléogénétique et les révélations inattendues et croustillantes que cette discipline révolutionnaire a apporté sur les relations charnelles de nos ancêtres Moderne avec les derniers Neandertal et Denisova. Ne sommes-nous pas nous-même, Homo anthropocentricus, le plus beau des sujets d’étude?

Un sujet qui était brûlant comme le désert il y a quelques décennies est celui de la recherche des ancêtres du genre Homo, des plus anciens Hominines apparu juste après la séparation d’avec les ancêtres des grands singes, l’autre branche des hominidés. Dressons tout d’abord le portrait robot de ces ancêtres car, même pour un scoop, il faut quand même rentrer dans un cadre attendu et ne pas trop choquer les dogmes en place. Ces Hominines archaïques se devaient d’être engagés dans la bipédie ce qui nous différencie de tous les autres animaux y compris des chimpanzés dont nous sommes génétiquement le plus proche. Je rappelle juste que nous partageons un ancêtre commun, nous ne descendons pas du singe, ce que Darwin n’a jamais prétendu contrairement à ce que ces détracteurs ont martelé notamment via des caricatures célèbres. Cet ancêtre des Hominines ne doit donc pas être plus vieux que la date de séparation de nos deux lignées soit 7 millions d’année (MA) environ avec une marge d’erreur importante et qui a fluctué en fonction des avancées de la génétique (5 à 9 MA). On s’attendait à les trouver plutôt dans l’est de l’Afrique physiquement et climatiquement isolée de la partie ouest, plus humide, par la vallée du Grand Rift, cette faille qui causera à terme la séparation de cette partie de l’Afrique du reste du continent par la formation d’un nouvel océan. C’est dans cette vallée que les Leakey, lignée d’Anthropologues presque aussi célèbre que leurs découvertes qui ont fouillé en couple toute cette région, firent des découvertes majeures incluant les plus anciens outils en pierres taillées (-3.3 MA) et les plus anciens représentants du genre Homo, dont Homo habilis dans les gorges d’Olduvaï en Tanzanie (-2.8 MA). On s’attendait donc à trouver les plus anciens représentants des Hominines dans cette même région où le climat plus sec a permis la présence de paysages moins boisés de type savane et où le développement d’espèces de primates bipèdes quittant les arbres aurait donc pu être favorisé.

Identifiés en Afrique du Sud, les Australopithèques (singes du sud (de l’Afrique)) devinrent les premiers candidats sérieux. Regroupant à l’heure actuelle des connaissances cinq à six espèces différentes, les représentants du genre Australopithecus ont été retrouvés dans le sud et l’est de l’Afrique sur une période s’étalant de -4 à -2 MA. Incontestablement capables de bipédie, ils étaient de bons candidats au poste d’ancêtre du genre Homo mais aussi du genre Paranthropus, êtres robustes et herbivores aux mâchoires impressionnantes dont on retrouve de nombreux représentants dans entre -2.7 et -1 MA. Les Australopithèques auraient peut-être même persisté en Afrique du Sud pour aboutir à l’espèce qui a été nommée Homo naledi par ses découvreurs, dont les derniers spécimens se seraient éteints il y a seulement 250 000 ans. Bien que classée dans le genre Homo, ce qui a été très contesté par certains anthropologues, cette espèce découverte en 2013 est surprenante sous bien des aspects. Elle présente en effet des caractères très archaïques comme sa petite taille et son très petit cerveau, plus petit même que des représentants d’Homo erectus ayant vécu 1.6 MA plus tôt.

C’est dans ce contexte de recherche des plus anciens représentants des Hominines que des équipes françaises ont été projetées sur le devant de la scène scientifique et médiatique internationale dès la fin des années 1970 sur un fond d’aventure dans ces grands espaces Africains, un mélange d’Indiana Jones avec une pincée d’Hubert Boniseur de la Bath, une grande rasade de guerre d’égo et un soupçon de course à l’échalote. Une histoire dont l’épilogue est en train de s’écrire à Poitiers, bien loin du cadre grandiose et romanesque dans lequel évoluaient les espèces fossiles en question…

La première de ces découvertes est à mettre au compte d’Yves Coppens et de ses collaborateurs qui mettent à jours le premier squelette assez complet d’une femelle Australopithèque de l’espèce afarensis (Autralopithecus afarensis), espèce qui avaient déjà été identifiée dans la même région. Cette Australopithèque âgée de 3.2 MA deviendra sous le nom de Lucy (in the sky-y with di-a-amonds…) une célébrité planétaire, tout comme ses découvreurs. Lucy fut trouvée sur les bords de la rivière Awash en Ethiopie, dans ce qui correspond à l’extrémité nord de la vallée du Grand Rift confortant alors l’hypothèse de l’est de l’Afrique comme berceau de l’origine de l’espèce humaine, jardin d’Eden de l’Eve (mitochondriale) Africaine identifiée à la fin des années 1980, et dont Yves Coppens se fit un défenseur et vulgarisateur de grand talent. Yves Coppens publia ses travaux sur Lucy à la fin des années 1970 et fut nommé Professeur au Collège de France en 1983. Il y dirigera la thèse de Brigitte Senut qui, elle, découvrit quelques années plus tard, avec son compagnon Martin Pickford, dans des conditions rocambolesques, les restes d’un autre Hominine encore plus ancien que Lucy et que tous les autres Australopithèques (5.9 MA). Les quelques ossements découverts (fémur, fragment de mandibule, dents, phalanges) permirent tout de même de décrire une nouvelle espèce qui fut baptisée Orrorin tuggenensis, d’après le lieu de sa découverte dans les collines de Tuggen au Kenya et d’Orrorin nom local désignant un mythique « homme originel ». Ces résultats furent publiés dans Nature en 2001. Ces deux squelettes connurent leur heure de gloire, leur origine est-Africaine, le sexe supposé féminin de Lucy-Eve et le fait que leurs squelettes soient compatibles avec leur bipédie collaient avec l’hypothèse qu’ils représentaient des ancêtres directs de la lignée humaine. Un emballement médiatique? Yves Coppens, dans des interviews donnés bien après cette découverte et dans ses mémoires, dit clairement qu’il ne pense pas que Lucy soit un ancêtre direct du genre Homo, qu’elle pouvait certes marcher debout sur ces « jambes » mais qu’elle devait encore passer beaucoup de temps dans les arbres, d’où elle fit sans doute la chute qui aurait provoqué sa mort. Mais le message était passé, c’étaient nos ancêtres directs, le fait de leur donner un prénom était en plus un coup marketing imparable pour les humaniser…

En opposition à ce bloc des écoles Coppens et est-Africaine, Michel Brunet de l’Université de Poitiers est lui parti dès 1984 à la recherche d’autres ancêtres des Hominines, dans une autre région de ce vaste continent, au nord-ouest, sur des territoires correspondants aux anciennes rives du lac Tchad qui occupait un espace aussi vaste que l’Allemagne pendant les périodes plus humides dite du Sahara vert. Michel Brunet et son équipe vont y découvrir le premier Australopithèque ayant vécu à l’ouest de la vallée du Grand Rift (Australopithecus bahrelghazali) et surtout les restes de ce qu’il présente comme le plus ancien Hominine. Pour respecter la tradition, il lui donne un prénom, Toumaï, « espoir de vie » en langue locale, premier représentant d’une espèce d’un nouveau genre, Sahelanthropus tchadensis. La découverte de ce plus vieil ancêtre du genre Homo (7 MA) qui en plus était originaire de l’ouest de l’Afrique, a des milliers de kilomètres du Grand Rift, représentait un double scoop. Elle fera l’objet d’une publication dans Nature en 2002… Cette affirmation reposait principalement sur l’étude du crâne de Toumaï, très déformé lors de sa découverte, mais qui indiquait d’après les auteurs que la position du foramen magnum, trou occipital, qui marque le positionnement du crâne par rapport à la colonne vertébrale, était compatible avec une position debout et donc la bipédie. La célébrité de Toumaï était alors lancée en orbite, y rejoignant et y dépassant même Lucy (dans le ciel avec ses diamants) au firmament de nos ancêtres. Celle de son découvreur principal fut tout aussi assurée, lui valant tout comme pour Coppens à son époque, les unes des journaux scientifiques et grands publics, et même une rue à son nom inaugurée en 2011 sur le campus de l’Université de Poitiers…

La première et virulente attaque contre de pauvre Toumaï est venue du camp français. Brigitte Senut, co-découvreuse de Orrorin un an avant, a très rapidement exprimé ses doutes dans les médias penchant elle pour l’hypothèse que Toumaï devait plutôt correspondre à un ancêtre des grands singes, dont elle est experte, et même plutôt à un ancêtre du gorille que du chimpanzé, ce qui l’éloignait encore plus de la lignée humaine. Inimitiés anciennes, jalousie, amertume que son bébé Orrorin se soit fait détrôné si rapidement du titre du plus vieil Hominine ou débat scientifique normal entre experts/concurrents dans le même domaine? La reconstruction 3D du crâne de Toumaï publiée également dans Nature en 2005 ne calmera pas les critiques de certains autres paléoanthropologues qui réclamaient des preuves complémentaires pour confirmer sa possible bipédie. Ces attaques frontales et médiatisées contre les conclusions de Michel Brunet ont j’imagine cristallisé des rancœurs voire des haines tenaces dans le microcosme de la paléoanthropologie française condamnée pourtant à se côtoyer dans l’enfer dorée des hautes sphères de la recherche nationale; Yves Coppens est cosignataire de l’article de Michel Brunet décrivant le premier Australopithèque occidental publié dans Nature en 1995 et Michel Brunet a rejoint Yves Coppens au Collège de France en 2008. Pour ma part, c’est en suivant un colloque organisé conjointement par Brunet et Coppens en 2018 au Collège de France, auquel participait également Brigitte Senut, que j’ai découvert toutes les tensions autour de cette histoire. Lors de sa présentation au titre explicite « Toumaï, le plus ancien représentant connu de la famille humaine (7 Ma, Tchad) », Michel Brunet revenait sur les attaques ciblant ses conclusions, notamment celles émises par Brigitte Senut qui intervenait juste avant. Pendant ce séminaire, sur un ton théâtral et combatif, il est largement revenu sur le fait que Toumaï n’était pas un ancêtre du Gorille et que bien sûr il était bipède en glissant le message de mystérieux résultats pas tous encore publiés…

Intrigué par cette affaire, j’ai fait quelques recherches sur internet et je suis tombé sur l’histoire abracadabrantesque de la réapparition d’un fémur appartenant probablement à Toumaï, qui ne serait pas resté tout ce temps enfoui dans le désert Tchadien mais qui attendait bien sagement rangé au fond d’un carton dans les locaux de l’Université de Poitiers… Une note publiée par Nature en 2018 et des articles et interviews accordées dans les médias français en expliquent les détails. Le fameux fémur était visible sur une photo réalisée par un géologue présent sur le site de fouilles, gisant à quelques centimètres seulement du crâne de Toumaï, mais il n’a pas été mentionné dans les articles publiés par Michel Brunet en 2002 et 2005. Il en aurait même nié l’existence avant d’en annoncer la publication imminente. Cet os ô combien précieux aurait été retrouvé par Aude Bergeret pendant son stage de Master en 2004 qu’elle réalisait à Poitiers dans l’unité de recherche de Michel Brunet. Isolée alors qu’une partie de l’équipe était au Tchad, elle se serait alors rapprochée de Roberto Macchiarelli, paléoanthropologue au sein de la même unité, pour débuter l’étude de ce fémur. D’après ce que j’ai pu comprendre, de très fortes pressions locales leur auraient ensuite bloqué l’accès à ce fémur, la possibilité de présenter leurs travaux à un congrès et compliqué sérieusement leurs conditions de travail… Enfin, chose promise, chose due, après les remous médiatiques de 2018, l’étude de ce fémur a été publiée en 2020, pas par Michel Brunet comme il le laissait entendre, mais par Macchiarelli, Bergeret et leurs collaborateurs. Leur conclusion est que ce fémur n’est pas celui d’un bipède mais d’un animal qui s’apparenterait plutôt à un chimpanzé. Un article de l’ancienne équipe de Brunet était toujours annoncé, supposé, lui, renforcer l’hypothèse de la bipédie de Toumaï… à ma connaissance, il n’est toujours pas sorti !

Que retenir de toute cette histoire… beaucoup de bruit pour pas grand-chose peut-être, que c’est inhérent au débat scientifique ou à la nature de l’âme humaine, un dégât collatéral de l’éternelle course à la renommée, rien de bien neuf sommes-toutes… Faut-il accabler ou blâmer les scientifiques pris dans ce genre de tourbillon médiatique? Quelle est la part de responsabilité de ces grands journaux qui ont publié ces articles en laissant passer des messages aussi invérifiables que « ces 3 bouts d’os ou cet unique crâne montrent qu’on a identifié le plus vieil ancêtre du genre Homo »? Je suis récemment tombé sur les conférences de Florent Détroit, paléoanthropologue au Musée de l’Homme qui a récemment publié un très bel article sur le travail qui lui a permis d’identifier une nouvelle espèce humaine, Homo luzonensis, qui peuplait l’ile de Luzon aux Philippines il y a 60 000 ans. A la fin de sa présentation sur les différents protagonistes dont je vous ai parlé, les fossiles pas leurs découvreurs, il insiste sur le fait que tous ont été classés dans la branche se dirigeant vers notre lignée humaine déjà bien chargée et que, de façon étonnante, aucun fossile n’apparaisse dans la lignée du chimpanzé… aucun en 7 million d’années à part quelques dents remontant à 500 000 ans. Est-ce parce qu’ils sont plus difficiles à trouver ou qu’on ne les cherche pas ou est-ce parce qu’il est plus tentant pour les auteurs et les journaux de forcer un peu le trait et de faire pencher la balance vers la bipédie et le côté pré-humain?

Photo prise lors de la découverte de Toumaï (Tchad 2001, Credit: Alain Beauvilain ; Nature 2018)

Post-Scriptum:

Depuis que j’ai écrit cette chronique, deux des protagonistes majeurs de cette course aux fossiles de pré-humains et des premiers représentants du genre Homo sont décédés, Richard Leakey en Février 2022 et Yves Coppens en juin dernier. Ils partageaient leur métier et leur passion pour l’est de l’Afrique, deux grands humains parmi les hommes qui ont changé la connaissance que nous avons de nous-même. La dernière mission de Coppens, qui lui tenait très à cœur, était de faire entrer les sites mégalithiques du Morbihan au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il n’aura pas eu la joie de voir aboutir cette candidature de son vivant, lui qui était fasciné par ces alignements depuis son enfance…

En relisant des articles sur ces aventures rocambolesques, je suis tombé sur un article du Monde à propos de la disparition des ossements d’Orrorin sur fond de haine entre Leakey et Pickford et de soit-disant fouilles illégales, article dont je vous recommande la lecture! Pour faire court, plus personne n’aurait pu avoir accès à ce qu’il reste d’Orrorin depuis des années. Il serait entreposé dans le coffre d’une banque au Kenya depuis sa découverte, sujet de tractations et de détournement de fonds à propos de la création au Kenya d’un musée/laboratoire qui lui aurait été dédié… L’ensemble des travaux sur Orrorin publié depuis repose sur des moulages effectués par Senut et Pickford!

Il pouvait marcher! Cerise sur le gâteau, la polémique à propos de la bipédie de Toumaï s’est enrichie d’un dernier article publié dans Nature en aout dernier par l’ancienne équipe de Brunet dans lequel ils ont (enfin) analysé les fémurs eux aussi un temps disparus de la scène scientifique… Les résultats de leur étude suggère elle que Toumaï pouvait bien marcher sur ses deux « jambes »! Suite au prochain squelette!

Références:

https://www.college-de-france.fr/chaire/jean-jacques-hublin-paleoanthropologie-du-genre-homo-chaire-internationale/events?type=4741

https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-des-sciences/le-journal-des-sciences-du-vendredi-20-novembre-2020

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/2002-premiere-interrogation-sur-l-origine-pre-humaine-de-toumai

https://www.lemonde.fr/archives/article/2002/10/11/singe-ou-hominide-le-fossile-toumai-au-centre-d-une-vive-polemique_4260905_1819218.html

https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/michel-brunet-promet-de-publier-une-etude-sur-le-femur-de-toumai-dans-les-meilleurs-delais_120215

https://www.nature.com/articles/d41586-018-00972-z#ref-CR2

https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/vienne/poitiers/femur-toumai-paleoanthropologue-veut-denoncer-censure-exercee-poitiers-1409353.html

https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/une-etude-inattendue-suggere-que-toumai-marchait-a-quatre-pattes_149301

https://www.lanouvellerepublique.fr/poitiers/polemique-sur-toumai-il-y-avait-un-os-judiciaire-a-poitiers

https://tchadinfos.com/recherche-scientifique/affaire-toumai-cest-vraiment-malhonnete-de-dire-que-toumai-est-quadrupede-pr-mackaye-hassan-taisso-paleontologue/