NéO#22: Des chroniques, une conclusion… Le Néolithique, le début de la fin?  

le 05/12/2021

Vous trouverez les références groupées à la fin de cette chronique.

La révolution néolithique est un tournant important dans l’histoire de l’humanité, mais aussi pour la planète qui nous héberge, à savoir une bascule vers un monde nouveau sans retour en arrière possible, à part peut-être comme dans les films catastrophe, suite à une pandémie ou un hiver nucléaire. Elle correspond à la transformation du mode de vie de nos ancêtres de chasseurs-cueilleurs, unique mode de vie des humains depuis l’apparition des premiers représentants du genre Homo en Afrique, vers la sédentarisation, avec l’agriculture et l’élevage comme mode de subsistance. Comment expliquer ce changement? Même s’il s’est fait à tâtons sur une période de quelques millénaires, le fait qu’il y ait eu six révolutions néolithiques dans le monde s‘étant produites de façon indépendante, dans des contextes environnementaux et climatiques variés, en domestiquant des espèces animales et végétales différentes, laisse supposer qu’il s’agissait d’un passage inéluctable dans la fuite en avant effrénée dans laquelle s’est lancée notre espèce depuis son apparition. Mais comment expliquer que ce nouveau mode de vie ait pu s’imposer à l’ensemble de l’humanité après plus de deux millions d’années de cueillette et de chasse?

Il est difficile de savoir ce qui a poussé certains chasseurs-cueilleurs à se sédentariser, étape sans doute indispensable pour devenir agriculteurs. Peut-être que le changement climatique a permis, à certains endroits du moins, la pousse de plantes comestibles en abondance… qu’ils sont passés de campements saisonniers suivant les migrations des grands herbivores à des campements permanents? Peut-être en ont-ils eu assez de courir les plaines, lances à la main, à la poursuite du gibier? Peut-être que, comme le suggèrent certains, cette révolution est le fruit d’une mutation profonde de notre perception de notre place au sein de la nature, du passage d’un être en faisant partie intégrante à un être à part, capable de la maîtriser et de l’utiliser. Peut-être qu’on ne saura jamais exactement qui de la poule ou de l’œuf…  l’évidence que nous occupons une place à part dans la nature est peut-être venue après en avoir réussi la domestication. Peut-être que nous devons tout ça au chien, notre plus ancienne conquête. Même si on pense que le loup se serait auto-domestiqué il y a 15 à 20 000 pour se transformer en toutou, un peu moins libre mais mieux nourri, cette première domestication que l’on met habituellement à notre crédit a peut-être fait germer l’idée, même inconsciente, qu’il pourrait en aller de même pour d’autres espèces tout aussi utiles que notre fidèle premier compagnon.

Mais une fois lancée par quelques-uns, la grande aventure de la domestication et de l’agriculture a t-elle été vue par les autres comme un concept novateur, un nouveau mode de vie synonyme de progrès auquel tous et toutes allaient volontairement adhérer sur la quasi-totalité de la planète ?

Certains spécialistes du domaine, en France notamment, en tout cas pour ce que j’en ai lu, ont soutenu l’idée que l’agriculture, comme certaines langues (indo-européennes) associées à des cultures novatrices, avait diffusé parmi les populations, de proche en proche, pour gagner l’Europe entière, convertissant un à un les chasseurs-cueilleurs locaux en néo-paysans. Mais il n’en est rien, l’agriculture n’a pas été transmise, accueillie et adoptée comme l’évidence d’un progrès révolutionnaire. La génétique et la paléogénétique ont montré que les agriculteurs venus d’Anatolie ont conquis l’Europe en apportant avec eux leurs bêtes et leurs plantes, remplaçant/absorbant les populations de chasseurs-cueilleurs locaux. La même aventure s’est produite en Afrique avec les Bantu, semant leur langue et leur mode de vie sur une grande partie de ce continent, et en Asie, comme récemment démontré pour les agriculteurs de la vallée du Liao qui ont propagé la culture du millet et leur langue, racine du japonais et du turc. Comment expliquer une telle réussite, une si implacable et rapide expansion?  Une des explications pourrait être le boom démographique associé aux apports nutritionnels (amidon, lait) et le mode de vie sédentaire ayant permis aux femmes néolithisées d’avoir un enfant par an, trois fois plus que les chasseuses-cueilleuses nomades (boom démographique néolithique). Le mode de vie basé sur l’agriculture s’est donc imposé par l’expansion démographique et géographique des populations qui la pratiquaient plutôt que par conversion idéologique.

L’expansion des populations d’agriculteurs a abouti à une globalisation de ce nouveau mode de vie sur la quasi-totalité de la planète mais avec un léger décalage temporel. En Europe, il a fallu attendre le cinquième millénaire avant JC pour que les deux courants venant d’Anatolie, cardial (sud) et rubané (nord), se rejoignent dans le nord-ouest de la France pour que la totalité de l’Europe continentale soit néolithisée. Partout, le nouveau mode de vie mis en place (habitat, vêtement, vaisselle, agriculture, animaux domestiques et de compagnie, sépultures, etc.) a perduré sur des millénaires, en tout cas pour les populations rurales majoritaires avant leur exode vers les villes lors d’une autre révolution, industrielle celle-ci.

Les conséquences de ces changements ont été nombreuses et beaucoup de choses ont été mises sur le dos de la révolution néolithique.

Le premier de ces griefs apparaît dans la culture judéo-chrétienne. La vie d’agriculteur,  comme celle de Caïn, y est perçue comme un dur labeur, un asservissement à la terre, faisant passer le temps de la chasse et de la cueillette pour le jardin d’Eden, quelque part dans la région de Şanlıurfa, d’où nous fûmes expulsés en conséquence du pêché originel. Il ne semble pas que cette vision corresponde à la vie des néo-agriculteurs du début du Néolithique mais plutôt à leur quotidien dans les sociétés hiérarchisées et inégalitaires des cités-États mésopotamiennes dans lesquelles les élites mirent la main sur la production agricole. C’est dans ces sociétés où les agriculteurs devinrent esclaves de leurs champs que furent rédigés les fondements des premières religions mésopotamiennes qui inspirèrent de nombreux passages de la Bible. Ces conditions de vies peu enviables des agriculteurs/esclaves perdurèrent jusqu’au Moyen-Age en Europe où les seigneurs régnaient sur leurs serfs comme sur leurs biens, voire jusqu’à nos jours où les agriculteurs sont pris au piège de la grande distribution et de l’industrie agro-alimentaire, de la guerre des prix bas et de la course au pouvoir d’achat. 

Contrairement à cette image véhiculée par la Bible, la vie des néo-agriculteurs du début du Néolithique n’était vraisemblablement pas une vie d’asservissement. Il ne faut pas voir cette révolution comme une transition abrupte pendant laquelle une génération serait passée du temps béni de la chasse et de la cueillette à celui du cauchemar du travail des champs. A  Çatal Höyük par exemple, au moins deux millénaires après le début du Néolithique dans la région, les peintures retrouvées sur les murs des maisons et l’étude des déchets accumulés entre les maisons montrent que la chasse et la cueillette ont continué à procurer une part non négligeable de la nourriture des habitants de cette bourgade de plusieurs milliers d’habitants. Dans cette société qui semble avoir été égalitaire et avoir prospéré pendant 1 500 ans, comme dans la plupart dans cette région à la même période, les ressources alimentaires étaient variées et vraisemblablement partagées. On est donc bien loin des conditions de vie qui seront mises en place avec l’émergence des cités-États à la transition entre la fin du Néolithique et l’âge de bronze.

La naissance des inégalités, comme esquissé ci-dessus, et l’apparition des violences de masse sont également très souvent attribuées au Néolithique. Pour la région du monde à laquelle je me suis principalement intéressé, le Croissant fertile et l’Europe, ça n’a pas l’air d’être le cas. L’ensemble des travaux que j’ai pu lire indique plutôt des sociétés égalitaires avec peu de différenciation interindividuelle, comme l’indiquent la comparaison des squelettes découverts dans les nombreuses sépultures et leur mobilier funéraire, pas d’évidence de différenciation dans l’habitat, mis à part des bâtiments communautaires, ni de trace de violence de masse, des Natoufiens à Çatal Höyük ainsi que dans les différents villages des cultures rubané et cardiale dans l’Europe en cours de néolithisation. La violence, elle, apparaît très rapidement en Europe à la fin de cette période, avec des traces physiques sur les squelettes et la construction de remparts qui deviennent omniprésents autour des villes et des villages de l’âge de Bronze. Cette violence n’est donc pas intrinsèque au Néolithique puisqu’elle est quasiment absente pendant plusieurs millénaires des débuts de cette période. Elle se serait mise en place par la concurrence pour des espaces devenus alors limités, la longue tradition de déplacement vers de nouvelles terres vierges à déchiffrer s’arrêtant avec l’arrivée aux côtes atlantiques. Elle sera exacerbée également par l’apparition des métaux et la naissance des sociétés inégalitaires, les chefferies en Europe et les Cités-États en Mésopotamie.

Les sociétés inégalitaires sont caractérisées par une caste dominante, alliage de chefs/rois et prêtres des religions naissantes, qui réussit à s’accaparer les richesses issues de la production agricole, notamment celui du blé qui peut être stocké en grande quantité et constituer ainsi un joli pactole. Ce type d’organisation n’apparaît qu’à la toute fin du Néolithique, au début des âges métalliques (âge du cuivre, chalcolithique) pendant lesquelles de vastes réseaux d’échanges et d’influences vont se développer pour assurer l’approvisionnement en minerais devenus indispensables. Ces sociétés inégalitaires sont donc bien la conséquence des changements apparus pendant la révolution néolithique mais ne caractérise pas les sociétés du Néolithique proprement dites, en tout cas pas celles du Croissant fertile, ni celles d’Anatolie et ni celles de leurs premières colonies européennes.

J’ai gardé le plus récent des griefs pour la fin.

L’Anthropocène (l’ère des humains) serait cette nouvelle époque géologique, dans laquelle nous serions actuellement, tant marquée par l’activité humaine que les géologues du futur en retrouveront les traces. Même si cette dénomination n’est pas encore officielle, Eugene Stoermer (Biologiste) et le prix Nobel de Chimie Paul Crutzen, « inventeurs » de ce concept, font débuter cette nouvelle « ère », une période pour être précis, peut-être la dernière pour l’humanité, en 1784, année du perfectionnement de la machine à vapeur qui correspond aussi au début de la révolution industrielle. Depuis, de nombreux experts ont voulu faire débuter l’Anthropocène à d’autres époques marquantes en fonction de leurs spécialités, de leurs convictions politiques ou idéologiques, ou de leurs croyances. Ainsi il a été proposé de faire débuter cette nouvelle ère au début des essais nucléaires et des éléments radioactifs répandus sur l’ensemble du globe pour des millénaires, ou de la rebaptiser Capitalocène, rendant ainsi coupable de ce bouleversement le capitalisme et non les humains, qui seraient eux intrinsèquement raisonnables et bons, ou de fixer son commencement à l’ère chrétienne, «La religion la plus anthropocentrique» dont un des fondements préconise « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la Terre et soumettez-la. Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la Terre. » (cf Lynn White). D’autres la font bien évidemment débuter au Néolithique qui serait l’étincelle qui a fait de nous ce que nous sommes devenus, les peuples n’ayant pas franchi ce cap n’ont qu’un impact limité sur la planète. Même si on peut suivre en négatif l’expansion de l’espèce humaine depuis son apparition sur la surface du globe – disparition des grands carnivores (partout) et de la mégafaune (Europe (rhinocéros, éléphants, mammouths), Australie et Amériques), pour finir par celle de nos cousins humains Neandertal et Denisova, et bien d’autres espèces humaines « archaïques » qui restent sans doute encore à découvrir – la révolution néolithique a sans aucun doute fait basculer notre capacité de destruction, et donc notre impact sur l’environnement, dans une autre dimension.

L’héritage du Néolithique est donc complexe et fascinant. Il a forgé le décor de notre vie quotidienne et notre alimentation, jeté les bases de nos civilisations pour le meilleur et pour le pire. Ce qui m’intéresse dans cette période de notre préhistoire commune est d’essayer de comprendre ce basculement, de comprendre ce qui a conduit ces humains si proches de nous à réaliser ces grands changements, d’entrevoir ce qui a pu se passer dans leur esprit et comprendre comment ils ont pu conquérir le reste du monde en partant de quelques régions initiatrices, à coup de haches, avec leurs moutons, leurs vaches, leur blé, leurs céramiques, leurs traditions funéraires et leurs croyances. Essayer de comprendre ce qui fût leur quotidien et son évolution, ce qui pourrait sembler si banal pour certains, me semble beaucoup plus fascinant que l’histoire des grandes civilisations guerrières et celles de leurs rois, empereurs ou pharaons mégalomanes, leurs pyramides et leurs tombeaux couverts d’or.

Traces de pas des premiers humains des Amériques (-23 000 ans; Nouveau Mexique, Science 2021)

Références et liens utiles:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropoc%C3%A8ne

https://www.liberation.fr/debats/2019/02/27/jean-paul-demoule-au-neolithique-l-humain-devient-dependant-de-son-nouveau-mode-de-vie_1711984/

https://www.franceculture.fr/emissions/le-pourquoi-du-comment-economie-social/anthropocene-ou-capitalocene

https://fr.unesco.org/courier/2018-2/anthropocene-enjeux-vitaux-debat-scientifique

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/11/12/les-racines-chretiennes-de-la-crise-ecologique_6101811_3232.html

https://www.scienceshumaines.com/l-heritage-neolithique-entretien-avec-jean-guilaine_fr_27195.html?fbclid=IwAR100iAucgBOcGZ_haAarSlAOvK0bx8AWSCBeElp3KYcLbwp6ap6koGtw7s

https://news-24.fr/les-ancetres-des-groupes-linguistiques-japonais-coreens-et-turcs-remontent-aux-agriculteurs-de-la-chine-ancienne/

https://theconversation.com/anthropocene-lhumanite-merite-t-elle-une-epoque-a-son-nom-123030

https://fr.unesco.org/courier/2018-2/anthropocene-enjeux-vitaux-debat-scientifique?fbclid=IwAR3TpmblIcjtBS8qLqqbTa3pc75nr5ww597xcccW46RwWoIJ4CAbfjmACqI