NéO#21: Göbekli Tepe, premiers temples de l’humanité, berceau des premières religions?

le 11/11/2021

Exceptionnellement vous trouverez la majorité des références regroupées à la fin de cette chronique.

Un post-scriptum a été ajouté à la fin de cette chronique pour mentionner les découvertes récentes.

Göbekli Tepe… Ce nom à consonance étrange restera peut-être gravé dans vos mémoires comme ce fut le cas pour moi, avant même de savoir quoi que ce soit sur ce site archéologique exceptionnel. Situé sur un plateau rocheux qui domine la plaine agricole d’Harran, peut-être l’une des plus anciennes du monde, au pied des monts d’Anatolie centrale, entre les premiers méandres du Tigre et de l’Euphrate, Göbekli Tepe est au centre d’une des régions du Croissant fertile où la grande aventure de la domestication des plantes et des animaux a débuté et où pousse toujours le blé sauvage qui y fut domestiqué au début du Néolithique. Ce site fut découvert par Klaus Schmidt, un archéologue Allemand visionnaire qui prospectait dans la région à la recherche de sites néolithiques anatoliens. Œuvre de toute une vie (1995-2014), il est décédé prématurément il y a quelques années, avant d’avoir pu finir les fouilles du site dont il est l’inventeur. Mais en verra-t-on la fin un jour? Arrivera-t-on jamais à mettre un terme à la l’étude d’un site si important pour l’histoire de l’humanité tant qu’on en aura pas percé le sens profond?

Göbekli Tepe fut occupé sur près de 2 000 ans pendant le Néolithique précéramique (-9600/-8000 av JC), cette période de transition qui a vu la mise en place de l’agriculture et de l’élevage. Les plus anciennes couches mises à jour ont révélé les structures les plus fascinantes : des édifices monumentaux de pierres taillées qu’on n’imaginait pas pouvoir être édifiés par les populations de chasseurs-cueilleurs de cette époque. Ronds ou ovales, comme les constructions du Natoufien, mais beaucoup plus complexes, ces « bâtiments » sont caractérisés par la présence de piliers en pierre taillée en forme de T (T-shaped pillars). La plus grande partie des piliers en T sont insérés dans les murs délimitant ces structures, le long de ce qui semble correspondre à une banquette. Ils sont pour la plupart décorés de représentations animales sculptées, un véritable bestiaire dont la signification exacte reste(ra) mystérieuse, tout comme celle de l’art pariétal de la fin du paléolithique, et fera pour longtemps encore l’objet de débats et d’hypothèses plus ou moins rationnels.  

Le plus intriguant est la présence au centre de chacune de ces structures de deux piliers particuliers, beaucoup plus grand que les autres, certains mesurant 5 mètres et pesant plusieurs dizaines de tonnes, dressés l’un à côté de l’autre. Ces piliers centraux représentent des êtres humains, les « êtres piliers », comme l’attestent des bras sculptés de chaque côté, les mains se rejoignant sur l’abdomen. Il est tentant de penser que ces « êtres piliers » représentent des divinités anthropomorphes au centre du ou dominant le monde animal, au moment et à l’endroit même où, pour la première fois, les populations qui les ont imaginés ont commencé à domestiquer la nature. Se demandaient-elles quelle place était maintenant la leur? Une espèce parmi les autres ou une espèce à part, menacée par ou pouvant dominer toutes les autres?

Pour Klaus Schmidt il est clair que ces monuments étaient dédiés à des cérémonies « religieuses » et que ces monuments sont donc les plus anciens temples de l’humanité, l’ensemble formant un sanctuaire d’une ampleur unique au monde pour cette époque. Les fouilles ont permis de dégager au moins 4 structures comprenant 47 piliers, mais les sondages géomagnétiques ont révélé qu’il y en avait encore d’autres encore plus grandes et quelques 200 piliers à étudier. Elles ont également suggéré que l’ensemble du site était dépourvu d’habitat permanent. Il est donc vraisemblable que ces populations avaient choisi ce plateau rocheux dominant la vaste plaine où ils récoltaient le blé et d’autres céréales encore sauvages, pour y ériger ces constructions monumentales où ils se sont rendus, peut-être à certaines périodes précises, sur des générations. On ne saura sans doute jamais quels étaient les enjeux spirituels de ces rassemblements. Une chose importante que l’on a apprise de l’analyse de l’ensemble du mobilier en pierres qui y a été retrouvé, est que ces rassemblements étaient agrémentés de porridge pré-néolithique et copieusement arrosés de boissons fermentées à base de céréales tout comme ceux des hordes de festivaliers assoiffés attendant l’entrée sur scène de leurs artistes idolâtrés… sans aucun doute un stimulant essentiel pour ouvrir certaines portes et pouvoir entrer en communication avec les esprits/dieux invoqués devant les êtres piliers!

 Bien qu’exceptionnel, on peut se demander si le « sanctuaire » de Göbekli Tepe est un site unique, une aventure mystique singulière de quelques clans locaux fortement alcoolisés, ou si il représente l’équivalent du Vatican ou de la Mecque du Néolithique, l’épicentre d’un système de croyances et de rites partagés plus largement dans la région.

Les « temples » de Göbekli Tepe sont contemporains de « bâtiments communautaires » découverts un peu plus à l’ouest, sur les sites de Dja’de el-Mughara, Tell Àbr, Mureybet et Jerf el Ahmar (-9500/-8700 av JC), sur les rives de l’Euphrate dans le nord de la Syrie actuelle. Ces bâtiments également circulaires semi-enterrés reprennent certains éléments communs à Göbekli, également décorés de représentations animales ou géométriques. Ils présentaient également des banquettes en  pierres et, pour certains, des piliers de bois. En plus de ces bâtiments, d’autres plus similaires à ceux de Göbekli Tepe ont été découverts dans la région, comme à Karahan Tepe, un site frère, situé sur un promontoire rocheux surplombant lui aussi la plaine d’Harran et reprenant les mêmes éléments architecturaux (monuments circulaires et piliers en T). Avec le temps, et tout comme l’habitat (chronique#2), ces structures ancestrales circulaires vont évoluer vers des bâtiments rectangulaires (-8600/-8000 av JC), comme ceux retrouvés dans les phases tardives de Göbekli Tepe et sur des sites plus au nord (Çayönü, Nevali Çorı). Ces bâtiments, qui présentent une organisation similaire aux plus anciens, conservent les deux piliers centraux et la banquette en pierre le long des murs où les « fidèles » et/ou les « prêtres » devaient s’asseoir. Ils sont caractérisés par un dallage soigné jamais retrouvé dans les habitations, ce qui leur donna le nom de « terrazzo buildings ». La grande différence pour ces bâtiments plus tardifs est qu’ils ne sont pas seulement retrouvés dans le sanctuaire de Göbekli Tepe mais également au sein de villages, à côté des habitations, indiquant une diffusion de la culture ou des cultes associés à ces sanctuaires au sein des communautés néolithisées et sédentarisées.

Est-ce que cette continuité de bâtiments exceptionnels dans cette région du monde correspond à la mise en place d’une proto-religion commune aux populations initiatrices de la révolution néolithique? Ces bâtiments sont-ils les premiers temples de l’humanité et les « êtres piliers«  les dieux d’une religion ancestrale? Je vous passe les débats et les détails, mais alors que certains comme Klaus Schmidt sont persuadés que Göbekli Tepe était un sanctuaire organisé autour de temples dédiés à un(des) culte(s), d’autres y voient des maisons communautaires à la fonction mal définie mais qui auraient pu servir à des cérémonies autour de cultes des anciens ou de rites de passage pour les jeunes adultes ou de chamans invoquant les esprits de la nature comme dans les grottes du paléolithique.  Quoi qu’il en soit, le fait que l’on retrouve sur plusieurs sites de la même région des bâtiments à l’architecture similaire associés à la symbolique des « êtres  piliers » fait penser à « nos » églises avec leur architecture et, bien sûr, le Christ sur la croix, et suggère donc la diffusion d’un culte organisé aux rites standardisés.

Malgré leur diffusion sur 2 millénaires, ces bâtiments à piliers disparaissent pendant la néolithisation de la région et l’arrivée de la céramique. Ces « temples », et peut-être même les traditions/croyances associées, sont abandonnés. Certains sites montrent des traces d’incendies (intentionnels?), d’autres, comme Göbekli Tepe, ont été recouverts de terre et de pierres, protégeant ainsi leurs piliers monumentaux et leurs décorations pour (presque) l’éternité, soulignant la fin d’une époque, la volonté de passer à autre chose tout en respectant ce qu’ont représenté ces bâtiments.

La période du Néolithique céramique se caractérise par l’expansion des villages d’agriculteurs comme celui, emblématique, de Çatal Höyük (-7500/-4500 av. JC ; chroniques #1,7,9,10,12,14), à quelques centaines de kilomètres à l’ouest de Göbekli Tepe. Contrairement à ce qu’on a pu penser à une époque, les fouilles menées depuis plusieurs dizaines d’années montrent que certains des bâtiments qui y ont été découverts ne correspondent pas à des « temples » mais plus vraisemblablement à des maisons occupées au quotidien et richement décorées (peintures murales, bucranes, sculptures). Même si l’ensemble du site n’a pas été complètement analysé, aucune maison communautaire ou possible temple se rapprochant de ceux retrouvés à Göbekli Tepe n’y a été découvert. C’est aussi le cas pour d’autres sites d’Anatolie de la même époque (Hacilar) et les villages des hordes de migrants agriculteurs partis à la conquête de l’Europe. Dans ces populations anatoliennes, à cette période tardive du Néolithique, les rites et les croyances semblent donc être « pratiquées » à domicile, comme le suggère la présence des symboles opposés, figurines féminines et bucranes/taureaux, au sein de l’habitat, ne passant donc plus par la construction de bâtiments communautaires (temples?).

C’est également le cas dans les différentes cultures mésopotamiennes qui se succèdent à la fin du Néolithique (cultures de Halaf, de Samarra et d’Obeid). Certains ont voulu voir dans les grandes bâtisses de la période d’Obeid (Eridu VII, Tepe Gwara, -4500 av JC), la présence de temples dans ces proto-cités-États. Cependant, l’absence de décoration et d’objets/mobilier symboliques fait plutôt pencher actuellement les spécialistes vers l’hypothèse de demeures plus imposantes, signe de l’émergence d’une caste dominante commençant à se différencier. Dans les phases plus tardives proto-urbaines, les signes de différenciation progressent, des villes s’organisent autour d’un centre constitué de bâtiments de plus en plus monumentaux, surélevés et/ou entourés d’une enceinte, au milieu de la ville basse à l’habitat plus modeste et dense. Cette organisation préfigurant celle des futures cités-États de Mésopotamie est très bien décrite à Uruk où des bâtiments de très grandes tailles aux architectures innovantes se succèdent dans le quartier de l’Eanna. Il est encore difficile de dire si la plupart de ces bâtiments monumentaux étaient réellement des temples ou de simples démonstrations de pouvoir. Le premier temple incontesté est celui dédié à Inanna, déesse de l’amour associée à la planète Venus, connue aussi sous le nom d’Ishtar à laquelle est dédiée la célèbre porte de Babylone que l’on peut admirer au Pergamon Museum de Berlin. Mentionné dans des tablettes sous le nom de « temple du ciel » (Eanna) qui donnera son nom à ce quartier d’Uruk, il fut construit près de 4000 ans après que le sanctuaire de Göbekli Tepe ait été abandonné…

Les temples dédiés aux dieux et déesses auxquels était rattachée chaque cité-État mésopotamienne sont très semblables à ceux que nous connaissons des mondes grecs et romains qui ont été construits plusieurs millénaires après celui d’Inanna et qu’on peut encore admirer de nos jours. L’un des temples les plus célèbre de l’histoire est peut-être celui de Jérusalem, demeure de JHWH, dieu devenu unique du peuple juif. Détruit à deux reprises, d’abord par les conquérants Babyloniens (-586), reconstruit sous le règne du roi perse Darius II (-417), il fut détruit à nouveau par les Romains (+70) en représailles à la révolte des Zélotes, ses fondations sont toujours un lieu de recueillement pour les juifs du monde entier. Ces temples avaient des fonctions toutefois très différentes des lieux de prières des religions monothéistes actuelles puisqu’ils n’accueillaient pas de croyants venant se recueillir et prier leurs dieux lors de cérémonies. Les églises et les mosquées actuelles sont sans doute des descendantes des premières synagogues qui se multiplièrent après la destruction du premier temple… Pour ce qui est des églises catholiques, leur nom vient du mot grec « ecclesia », l’assemblée de la Grèce antique, utilisé pour nommer les lieux où se rassemblaient les fidèles (juifs et non juifs) que l’apôtre Paul originaire de Tarse (sud-ouest de la Turquie actuelle) tentait de convertir au culte du Christ, sur les territoires de la Syrie, de la Turquie et de la Grèce.

En résumé, est-ce que nous devons au Néolithique certaines des croyances et des pratiques religieuses actuelles? Est-ce que ces croyances et les mythes célébrés à Göbekli Tepe ont pu se transmettre sur des générations dans le Croissant fertile jusqu’à être intégrés dans les récits gravés sur les tablettes d’argile? Est-ce que ces mythes fondateurs auraient pu être repris, comme d’autres, par les Hébreux en exil à Babylone pour écrire la Bible?  

Même si presque 5 000 ans séparent la fin du culte des « êtres piliers » de la première écriture par les sumériens (3 300 av JC), la tradition orale permet de transmettre des récits sur des millénaires, comme on a pu le découvrir grâce aux Aborigènes d’Australie qui se sont transmis oralement sur 7000 ans le souvenir de la montée des océans qui a submergé tout le littoral et aboutit à la séparation d’avec la Nouvelle-Guinée et la Tasmanie. Peut-être que, comme certains le suggèrent, le souvenir entretenu de ces temples aux « êtres piliers » et les mythes associés ont ainsi été transmis de générations en générations, expliquant la résurgence en certaines occasions exceptionnelles de sanctuaires comparables, comme à Carnac ou à Stonehenge quelques 4000 ans plus tard et à des milliers de kilomètres de l’Anatolie originelle. Mais peut-être qu’il n’en est rien, peut-être que tailler des pierres de plusieurs tonnes, les tirer sur des kilomètres, en lever des dizaines sur des centaines de mètres ou les assembler en structures monumentales est juste un comportement inné des êtres humains en réaction face à des circonstances exceptionnelles, ou des questions existentielles, pour attirer l’attention des dieux ou se rapprocher d’eux, expliquant ainsi la ressemblance des ziggourats mésopotamiennes, des pyramides égyptiennes et des temples aztèques sans qu’il soit nécessaire d’invoquer l’intervention de peuples extraterrestres parcourant le monde pour jouer les grands architectes…

Ce dont on est sûr, c’est que les mythes mésopotamiens sont à la base de certains éléments fondateurs de la culture judéo-chrétienne, comme ceux du déluge et du jardin d’Eden, empruntés par les Juifs lors de leur exil à Babylone et qui furent incorporés dans la Bible en cours d’écriture. Ces mythes fondateurs couchés sur tablettes dès le troisième millénaire av JC sont vraisemblablement antérieurs à l’écriture cunéiforme, sans qu’il soit possible de les dater précisément.  Certains ont voulu faire de Göbekli Tepe, au pied des montagnes d’Anatolie centrale, entre le Tigre et l’Euphrate, le jardin d’Eden, du temps d’avant l’agriculture intensive et les cités-États, du servage et de l’esclavage, le souvenir lointain et idéalisé d’une époque égalitaire (chronique#10). Ce qui est frappant, tout en se rappelant qu’il faut se méfier des évènements indépendants qui donnent sens aux théories les plus fumeuses, c’est la persistance sur des millénaires de l’importance et du caractère sacré de la région proche de Göbekli Tepe. La ville actuelle de Şanlıurfa (anciennement Urfa), au nord de la plaine d’Harran, est à une dizaine de kilomètres de Göbekli Tepe. Le site sur lequel cette ville a été construite est occupé depuis le Néolithique précéramique, les fouilles archéologiques réalisées lors de travaux d’aménagement ont permis la découverte de la plus ancienne statue anthropomorphe, l’homme d’Urfa (9 000 av JC), contemporaine du sanctuaire. A l’âge du Bronze, pendant la période d’Uruk, elle est un centre commercial important et fut ensuite dominée par différents royaumes conquérants venant du sud ou du nord au gré de leur expansion. Après le passage d’Alexandre de Macédoine dans la région et son hellénisation, elle devint, sous le nom d’Edessa, un lieu important d’enseignement chrétien au tout début du christianisme. Enfin, c’est une ville importante pour les Juifs et un lieu saint pour les musulmans. En effet, selon une légende locale, Adam et Eve y auraient séjourné après leur sortie du jardin d’Eden et Abraham, leur lointain descendant, y serait né, lui le patriarche commun aux juifs, musulmans et chrétiens, fondateur du monothéisme. Des milliers de musulmans s’y rendent en pèlerinage chaque année, plus précisément à la grotte de Gölbasi où Abraham aurait vécu caché pendant 7 ans pour échapper au roi Nimrod, à quelques kilomètres de Göbekli… tout est lié (chronique #1)…

Vue aérienne du site de Gobekli Tepe avec sur la gauche les structures circulaires et leurs piliers.

Post-scriptum:

J’avais débuté l’écriture de cette dernière chronique bien avant les autres, avant même d’imaginer qu’il y en aurait d’autres, mais une fois lancé, j’ai décidé de la garder pour la fin tant Göbekli Tepe me semblait emblématique de toute cette aventure du Néolithique du Croissant fertile. Comme la plupart des néophytes, j’avais commencé par lire des articles de la presse grand public, puis quelques autres de spécialistes, avant de m’attaquer au livre de Klaus Schmidt « Le premier temple » qu’il a bien évidemment écrit avant son décès mais qui est sorti en français un an après (2015). Après sa disparition, les fouilles ont été poursuivies sous la direction de Lee Clare, un de ses anciens collaborateurs. Je suis tombé par hasard sur un article de la BBC le mentionnant puis sur une conférence et une interview (voir liens ci-dessous) dans lesquelles il fait mention d’observations récentes qui l’ont fait changer d’avis sur certaines des interprétations et hypothèses faites par Klaus Schmidt et par bien d’autres dans son sillon. 

Göbekli Tepe a été inscrit en 2018 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui a boosté de façon massive l’attrait touristique de ce site archéologique exceptionnel, qui est devenu alors d’une importance économique majeure pour cette région du sud de la Turquie (trop) proche du nord de la Syrie et de Raqqa (100 km), épicentre de l’horreur islamiste jusqu’à récemment. Pour accueillir au mieux ces hordes de touristes, il a fallu aménager le site mais aussi protéger les structures déjà dégagées en installant des dômes d’acier. Ces travaux ont été précédés de fouilles préventives importantes qui ont révélé la présence d’habitations et de nombreux artefacts compatibles avec une occupation sédentaire saisonnière ou permanente, en désaccord avec l’hypothèse d’un sanctuaire où les populations environnantes se seraient rejointes à certaines périodes pour festoyer et célébrer des rites oubliés. Le manque d’eau sur ce plateau calcaire avait été également mis en avant pour conforter cette hypothèse mais cette dernière campagne de fouilles a également révélé tout un réseau permettant la récolte, la distribution et le stockage des eaux de pluie. Il faut bien de l’eau pour brasser… Ces éléments nouveaux sont donc en faveur d’un site occupé par des populations sédentaires qui ont construit les bâtiments circulaires à piliers au plus près de leurs habitations.

Lee Clare est également beaucoup plus neutre que Klaus Schmidt quant aux termes qu’il utilise pour décrire ces bâtiments à piliers en T. Même s’il est d’accord pour imaginer qu’ils étaient le siège de célébrations de rites et de traditions partagées par l’ensemble des communautés du pourtour de la plaine d’Harran, il pense qu’on ne peut pas parler de « temples » où seraient née une des plus anciennes « religion »; aucune preuve ne permet d’affirmer l’existence d’une telle proto-religion, ni la présence d’un clergé spécialisé pour assurer son service. Il préfère utiliser le terme de « bâtiments exceptionnels » (special buildings), comme certains de ses collègues à propos des grands bâtiments de la fin du Néolithique mésopotamien, appellation plus sobre, moins vendeuse, mais (peut-être) plus proche de la réalité.

Quoi que ces bâtiments représentèrent exactement pour celles et ceux qui les ont construits, ce postscriptum est aussi une belle occasion d’insister sur ce qu’est la recherche scientifique, une quête permanente d’éléments permettant d’approcher une vérité, vérité qui ne verra le jour qu’après des années de recherches et de débats sur l’interprétation des résultats obtenus, ou peut-être jamais complètement, comme dans le cas de cette discipline qu’est la préhistoire qui, heureusement et sans doute pour toujours, permet de conserver une part de mystère et pour certains, d’y projeter leurs croyances, leur idéologie ou leurs rêves…

Références/liens:

Unknowns About Göbeklitepe: Dr. Lee Clare İnterview

https://books.openedition.org/editionscnrs/15743?lang=fr

https://www.nationalgeographic.fr/histoire/2019/08/gobekli-tepe-le-premier-temple-de-lhistoire?fbclid=IwAR2sItkVOGSR6sanxAGrV8dKItz3LKvEUfhF_hL-6e2NHa2EvzgKKLPX8Hg

https://www.nature.com/articles/d41586-021-01681-w

http://www.andrewcollins.com/page/articles/Karahan.htm

https://archeologie.culture.fr/fr/a-propos/village-dja-el-mughara

https://www.persee.fr/doc/paleo_0153-9345_2000_num_26_1_4696

https://www.nationalgeographic.fr/histoire/cette-cite-de-pierre-pourrait-etre-la-premiere-ville-de-lhumanite

https://journals.openedition.org/palethnologie/460

https://www.liberation.fr/voyages/2015/07/31/sanliurfa-il-etait-trois-fois-en-anatolie_1357091

https://www.rene-guitton.fr/le-berceau-abraham

https://www.lefigaro.fr/culture/en-turquie-les-mysteres-du-plus-vieux-sanctuaire-au-monde-20220611?fbclid=IwAR0Ggo1f9sO9dv5ldm3hFen5zBdsgOfsU2gO8GHwDppIQCJMAdi7X6BJr_Y

https://www.bbc.com/afrique/monde-58243922?fbclid=IwAR1oHs9nXrIQnj4FffsFT-p31QhcswZLQA-WXFfV5k-WUiwFSQrD_fWHNYY