NéO#6: Qui de la poule ou de l’œuf a été domestiqué en premier?

le 19/11/2020, modifiée le 25/10/2024

Certains de mes amis de Province se sont lancés depuis quelques années dans l’élevage de poules et de coqs. Pour ces derniers, ça c’est plutôt mal terminé mais c’est une autre histoire… J’ai été fasciné par l’utilité de cette bête à plumes qui mange absolument tous nos déchets biologiques et transforme le tout en œuf, un véritable miracle reproduit quasi quotidiennement pour les meilleures pondeuses, et gratuitement, sans aucune demande affective en retour. Tout ça m’a rappelé que moi aussi, dans ma province natale (nul n’est parfait), j’avais quelques poules, près de la cabane, au fond du jardin, mais à cette époque les poules ne me fascinaient pas autant!

D’après le témoignage d’un certain J. de la Fontaine datant du XVIIème siècle, une certaine Perette, dont le nom reste inconnu, exprimait le désir de se payer une couvée à la ville, pour pouvoir élever ses propres poulets autour de sa maison, mais ça c’était avant de casser son pot au lait (Adieu veau, vache, cochon, couvée). Ce témoignage atteste donc de l’existence de l’élevage de la poule en France à cette époque. Mais d’où nous vient ce volatile fort utile dont les Romains utilisèrent le nom ‘Gallus’ pour nommer notre beau pays et que nous avons choisi comme emblème national? Sauf mauvaises recherches de ma part, je n’ai pas trouvé d’éléments attestant la domestication d’oiseaux par les Anatoliens et il ne semble donc pas qu’ils aient pu embarquer ces volatiles avec eux lors de leur départ pour l’Europe. Mais même si cette fois-ci les Anatoliens n’y sont pour rien, on doit cependant bien la domestication de cet animal à des paysans du Néolithique.

Les données archéologiques et génétiques montrent que la poule et le coq, l’un ne va pas sans l’autre, et donc également les œufs, sans s’avancer sur celui qui est arrivé en premier,  ont été domestiqués aux alentours de -6 000 avant JC, en Asie, quelque part entre la Chine, l’Indonésie et l’Inde (carte#4). Les Chinois ont depuis dédié des années au coq (pas à la poule), la prochaine étant prévue pour 2027 et peut-être l’un ou l’une d’entre vous est-il de ce signe sans le savoir. Les données génétiques indiquent que nos poules actuelles (Gallus gallus domesticus) seraient les descendantes d’un croisement entre Gallus bankhiva plus anciennement domestiquée et de Gallus sonneratii. Ces deux espèces exotiques existent toujours à l’état sauvage dans ces contrées et elles ressemblent beaucoup, en tout cas pour les coqs Gallus bankhiva, aux volatiles de nos basses-cours. Certains pensent que ces animaux n’auraient pas été domestiqués pour les poules et leurs œufs mais plutôt pour les coqs et leurs combats. L’agressivité des coqs a donc peut-être été sélectionnée par les premiers éleveurs, elle ne s’est pas atténuée avec la domestication, c’est même la raison du décès soudain du coq de l’un de mes deux amis propriétaires de ces charmantes bestioles…

La poule est ensuite partie, aile dessus – aile dessous avec son coq, à la conquête du reste du monde, quelques millénaires après sa domestication, et son expansion nous en dit beaucoup sur les mouvements de populations et les échanges intercontinentaux (carte#4). Elle apparaît en Mésopotamie aux alentours de –2 500 avant JC, puis en Grèce (via le Levant) au premier millénaire av JC.  Ce sont donc les Grecs via leurs colonies qui apportèrent la poule dans le sud de la Gaule (Gallus) dans la seconde moitié du premier millénaire av JC, plus de 4 000 ans après l’arrivée des premiers paysans du Néolithique.

Depuis sa domestication, la poule et le poulet ont pris une part importante dans notre alimentation quotidienne, notamment grâce à l’appel d’un certain Henri Quatre en 1600 « Je veux que chaque laboureur de mon royaume puisse mettre la poule au pot le dimanche. ». Son appel a été largement entendu, la consommation de viande de poulet ne cesse de progresser. On en compte actuellement plus de 23 milliards sur Terre, la planète des poules!

en haut, progression de la poule domestique (carte#4): A: domestication en Asie (-8 000 av JC), B: arrivée au Moyen et Proche-Orient (-2 500 JC), C: arrivée en Europe à partir d’une colonie Grecque au levant (premier millénaire av JC). En bas: les deux espèces sauvages qui ont été domestiquées (Gallus bankhiva et Gallus sonneratii).

PS: Des travaux récents ont apporté des éléments nouveaux quant à la date de domestication du coq doré et de sa poule. Elle se serait produit bien plus tardivement qu’initialement estimé, vers 1500 avant JC, dans le sud-est asiatique, en Thaïlande plus précisément, où les plus vieux ossements de poulets domestiques ont été découverts. Cette domestication concernerait plus vraisemblablement la sous-espèce Gallus gallus spadiceus et serait liée à la mise en place de la riziculture sèche et de la culture du millet dans cette région qui aurait incité le coq doré mangeur de graines à se rapprocher des champs de céréales et donc des communautés humaines, un peu comme pour les souris avec au Levant suivies par les chats (NéO#3). Ces travaux permettent aussi de corriger la date d’arrivée du poulet en Mésopotamie à la fin du second millénaire avant JC, le reste des dates indiquées dans la légende de la figure ci-dessus pour l’arrivée en Europe restent d’actualité…
A la lecture de ces quelques articles récents, il semble que les poules et les coqs n’étaient pas initialement élevés pour leur viande comme le suggère l’absence de marque de boucherie sur les ossements découverts. Mais a-t-on réellement besoin d’un couteau pour dévorer un poulet bien rôti? J’en connais certains pour qui c’est même un plaisir de les désosser entièrement à la main en se léchant les doigts goulûment une fois la carcasse terminée… mais alors si c’était le cas, pourquoi les élever? Pour les combats de ces coqs si agressifs? Pour les œufs des poules? Leur domestication a en effet mis fin à la saisonnalité de leurs pontes et la découverte de grandes quantités de coquilles dans certains sites archéologiques le long des routes de la soie suggère un élevage de ces volatiles dans ce but. Les auteurs suggèrent que dans la région du croissant fertile, où les oies, domestiquées en Chine bien avant le poulet, étaient déjà abondamment consommées, cet oiseau aux couleurs vives auraient été initialement élevées pour les élites, pour des raisons de prestige, pour ses plumes ou pour des rituels funéraires avant de passer à la casserole, ou à la broche, de façon de plus en plus régulière avec l’expansion de l’empire romain et de ses armées.

Nouveau regard sur la domestication de la poule : une histoire de riz et d’oiseau exotique | CNRS Écologie & Environnement

La poule, les œufs et les humains : une histoire plus récente que ce que l’on pensait, selon une étude – Geo.fr

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