le 17/11/2020, modifiée le 12/08/2024.
Le goût prononcé pour l’alcool de certain(e)s d’entre nous serait lié à notre capacité à le métaboliser efficacement, ce qui nous a permis d’en consommer en grande quantité et depuis fort longtemps. Une mutation, une toute petite, concernant un seul malheureux petit acide aminé, dans le gène de l’alcool déshydrogénase de classe IV (ADH4), serait apparue il y a 10 millions d’années chez un ancêtre commun à nous autres Homininés et aux autres grands singes africains. Cette mutation conduit à une activité 40 fois supérieure de cette enzyme pour l’éthanol et elle aurait été sélectionnée positivement chez notre ancêtre commun car elle lui aurait permis de consommer les fruits très (trop) murs fermentés qui contiennent naturellement de l’alcool, une source d’énergie importante mais aussi de plaisirs gustatifs et spirituels… Notre espèce serait donc génétiquement prédisposée à être attirée par l’alcool et victime de ses abus. Bref, ce n’est pas de notre faute! Nous aurions donc toujours consommé de l’alcool, le fameux atavisme n’est pas que familial, il remonte même à bien avant les Gaulois réputés pour leur goût immodéré pour les vins Grecs et Romains.
Aimer l’alcool est une chose, mais arriver à en produire intentionnellement sur commande et en grande quantité en est une autre…
Les Natoufiens furent les premiers à récolter des céréales sauvages dans la région du levant (-12 000 ans av JC, chronique#3), à en faire de la farine et du pain. Parmi ces céréales récoltées on trouve l’orge, dont la fermentation du malt (orge germé) est à la base de la fabrication de la bière et du whisky. Les fouilles d’un site natoufien près du mont Carmel sur le territoire actuel d’Israël (- 11 000 av JC, grotte de Raqefet) ont révélé, à côté d’espaces de stockage de céréales, la présence de mortiers creusés dans la roche dans lesquels avaient été brassés un breuvage alcoolisé à partir de blé et d’orge fermentés. Cette microbrasserie ayant été retrouvée près de sépultures, cette bière du Néolithique devait être bue par la communauté lors de cérémonies funéraires. Mais comme elle se situait près d’une grotte, rien n’exclue qu’elle ait été mise là pour maintenir au frais le breuvage alcoolisé et que la bière était servie en d’autres occasions plus festives (mariage, concert, compétition sportive…). La bière sous cette forme n’a peut-être pas été inventée par les Natoufiens, mais c’est chez eux qu’on en trouve les premières traces archéologiques. Des études génétiques sur la levure Saccharomyces cerevisiaie qui permet la fermentation alcoolique indiquent aussi une probable domestication de certaines souches à cette même époque par un usage systématique et régulier. La bière sous cette forme de soupe de céréales à faible degré d’alcool sera consommée tout au long du Néolithique et en grande quantité dans l’ensemble du Croissant fertile, des Sumériens aux Égyptiens.
Pour ce qui concerne une autre des plus grandes avancées de l’humanité, la vinification, il a fallu attendre un peu plus longtemps. Sans surprise, la domestication de la vigne à vin (Vitis vinifera L.) dont sont issus 99% des vins actuels remonte au Néolithique et vraisemblablement (encore) à l’Anatolie, les études génétiques ont montré sa proximité avec les souches sauvages poussant encore dans cette région (voir PS). La vinification a quant à elle prit son essor un peu plus tard, il y a 8 000 ans dans les zones montagneuses du Zagros (ouest de l’Iran) et en Transcaucasie (carte#1), avant de conquérir les rivages méditerranéens via les colonies grecques, les phocéens l’introduisent en Gaulle au VIIe siècle avant JC, puis l’ouest et le nord de l’Europe par l’extension de l’empire romain. La fermentation maîtrisée sera aussi développée de façon indépendante en Chine sous une forme différente (alcool de riz) à peu près à la même période.
Nous sommes donc programmés pour pouvoir consommer de l’alcool ce qui a même été un avantage sélectif à une période de notre évolution. Cette appétence ancestrale pour l’alcool a sans doute poussé les apprentis agriculteurs du Néolithique à optimiser sa production afin d’en profiter jusqu’à la lie. Enfin, en profiter, pas tous… 50 % des individus du sud-est de l’Asie portent une mutation qui inactive l’acétaldéhyde-déshydrogénase (ALDH2), et sont donc incapables de métaboliser efficacement l’acétaldéhyde, produit par l’action des ADH, qui s’accumule alors dans l’organisme. L’acétaldéhyde est toxique et responsable des effets désagréables de la consommation d’alcool qui devient donc impossible pour les personnes qui présentent cette mutation et augmente même leur risque de cancer. Trop pas de chance, d’autant qu’on ne sait pas vraiment quel avantage sélectif a apporté cette mutation!


PS: un article publié dans Science en 2023 (voir références ci-dessous) a démontré qu’il y a eu en fait deux sources indépendantes de domestication de la vigne, l’une dans le Caucase (2 dans la figure ci-dessus), comme je l’indiquais dans cette chronique, et une autre dans le Croissant Fertile (1 dans la figure) qui est en fait l’ancêtre de la quasi-totalité des cépages actuels.

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